Entretien avec Serge Cazenave-Sarkis

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Interview de Serge Cazenave-Sarkis par Marianne Desroziers, pour la sortie de son recueil de nouvelles « Hirondelle ou martinet ? » aux éditions de l'Abat-Jour.

Qui êtes-vous, Serge Cazenave-Sarkis ?

U
n innocent, comme tout le monde. Comme mes chiens, le chardon, la bruyère, les vaches, les bactéries… comme tout ce qui est du vivant. Un homme qui a compris que sur cette planète, nous sommes tous insulaires.

Comment définiriez-vous votre rapport à l’écriture ? Depuis quand écrivez-vous ? 

J’ai commencé très jeune à aligner quelques mots et phrases que je voulais intelligents ― orgueil ―, très intelligents. Mais, le fond me manquait. Très vite je me suis dirigé vers la forme. L’objet. Là, l’abstraction me fut plus aisée. Le « succès » était au rendez-vous. Tout de suite. À mes sculptures j’ai mis des bandoulières : « l’art dans la rue », disait un slogan de mai 68.
Quarante années plus tard (petit souci d’épaule), j’ai eu besoin de poser ma tête (mes pensées) ― mes relations devenaient (sans que personne ne s’en doute) trop conflictuelles. J’ai écrit « Nos doigts en clou », un recueil de pensées et d’aphorismes. Un de mes tout premiers textes : « Souvent, le son de ma voix couvre mes paroles. »
La solution n’était plus de dire mais d’écrire. J’écris à nouveau depuis quatre ans. Un ami qui réalise des livres pièce par pièce a composé mes deux premiers recueils. Ont suivi une compil’ et un roman bizarre, « Sur mon il » (De penser à toi, ne me donne pas le droit de penser pour toi). Deux nouvelles aussi sur la peur ont rejoint un livre collectif : « Peur sur Noirmoutier ». Et puis, tout à fait par hasard, sur Google, j’ai répondu à un appel à textes. C’était les éditions de l’Abat-Jour. J’ai lu quelques-unes de leurs nouvelles et je me suis tout de suite senti chez moi. Je ne les ai plus quittées. (Vous en savez quelque chose !)

La forme courte : on a pu surtout lire de vous des nouvelles, forme de fiction courte par excellence… et que vous distillez souvent sur votre blog sous forme de feuilleton. Pourquoi cet intérêt pour la forme de la nouvelle ?

La nouvelle ressemble au spectacle ― chanson, théâtre, etc. ― du direct. Se mettre en danger, comme sur une scène… Surprendre. Ne pas lasser. Et tant pis si on se casse la gueule, ça n’est pas grave. On rit un bon coup (on jure surtout) et on recommence. Sans filet. La réaction du « public » est immédiate. J’aime ce sentiment éphémère. Brutal, vivant.

Êtes-vous grand lecteur de nouvelles ?

Depuis que je connais l’Abat-Jour, oui, je suis un grand lecteur de nouvelles. Je ne les ai pas encore toutes lues, mais presque…

Quels sont vos auteurs préférés ? 

Maupassant est incontournable. Yourcenar. Zweig. Süskind…

De manière générale, où se situent vos influences littéraires (époque, continent, genre) ? 

L’auteur qui m’a fait aimer la lecture, c’est Steinbeck. Plus tard c’est Yourcenar, encore, que je relis régulièrement. Et puis Pagnol, Simenon, Dard, Soljénitsyne… E.-E. Schmitt, Teulé…

Comment présenteriez-vous « Hirondelle ou martinet ? », le recueil à paraître aux éditions de l’Abat-Jour ? 

L’idée que de toutes petites manipulations peuvent détruire une vie. Que le sot a un grand pouvoir ― et que si l’on ne possède pas dans sa « boîte à défenses » un peu de mépris et beaucoup de distance, on risque de tomber malade, jusqu’à en mourir. Hirondelle ou martinet, qui est qui ? Je n’ai pas de réponse, juste ne pas croire, mais savoir… En répondant à votre question, je réalise qu’« Hirondelle ou martinet ? » est un peu mon autoportrait.
Une aventure au quotidien. Ce livre, j’ai commencé à l’écrire au début de l’été 2012. Distillé sur mon blog puis, mois après mois, revisité sur le site de l’Abat-Jour. Vinrent ensuite de façon clandestine (en complicité avec Franck Joannic) toutes les nouvelles inédites qui composent les presque deux tiers du recueil.
Je propose là un recueil qui me plait et que je défends « satisfait ou remboursé ! ».

Quel e
st le fil qui relie les 17 nouvelles proposées dans ce recueil ? Ont-elles toutes été écrites à la même époque ? Comment les avez-vous choisies parmi toutes les nouvelles que vous avez en stock ? D’ailleurs en avez-vous beaucoup en réserve ?

Une année de liberté. Sans aucune censure. Une année de passion. Jour après jour, j’ai donné tout ce que je pouvais. Je n’ai rien en réserve. Mais j’ai déjà attaqué la deuxième saison !

J’ai lu et aimé ce recueil, je souhaiterais vous poser quelques questions à ce sujet. On perçoit un mélange de cruauté et de tendresse, à la fois dans beaucoup de vos personnages et dans le regard que vous posez sur eux. Est-ce voulu de votre part ou presque inconscient ? Souhaitez-vous donner une chance à tous vos personnages, même les moins fréquentables ?

M
es rages ne sont pas retenues. L’outrance permet de faire court, d’aller à l’essentiel. Je raconte tout ce qui me fait peur ― nos contradictions, nos paradoxes, nos auto-défenses qui polluent notre raison… La difficulté que j’ai de vivre, mais du plaisir aussi que j’ai à vivre… Et ma colère surtout, qui vient de mon incapacité à être complice du « système vivant », se manger, se manger tout le temps ! Une horreur !

Il y a beaucoup d’histoire de crimes et de solitude aussi dans vos nouvelles, est-ce un hasard ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces thèmes ? Vous sondez la noirceur de l’âme humaine… avec le risque que le lecteur ne supporte pas ce miroir que vous lui tendez. Le constat de vos personnages sur la vie de couple, la famille, la possibilité de l’amour ou de l’amitié est assez terrible, non ?

Mes personnages ― ils sont et resteront ce qu’ils sont (plus ou moins, peut-être… ils m’échappent…). Je ne les juge pas. Juste je décris. Ils sont. Nous ferons avec. Comme dans la vraie vie. Le hasard.
Un personnage m’entraîne ― je le suis, je lui fais confiance. (Ils ne m’ont jamais déçu, ah les salauds !) J’ai l’impression de ne rien inventer. Ils font l’histoire. Je ne connais leur histoire qu’à la deuxième ou troisième page. Juste je raconte : il est cruel, il a peur, il aime, il est seul… Je me laisse entraîner jusqu’au pire. (J’aimerai faire pire encore. Mais je sais que jamais je n’atteindrai en atrocité le réel…)

Comment envisagez-vous la relation entre vous et vos lecteurs ? Que souhaitez-vous que vos textes leur fassent ? 

C’est un peu neuf pour moi, mais il me plait de les savoir au spectacle. « Il ne va pas nous faire ça !... Non, ça il ne va pas oser… Non… Si ! Il l’a fait ! » Jubilation. Lecteurs ― spectateurs, j’aime bien cette idée. Je travaille mon texte jusqu’à ce qu’il puisse être dit avec aisance. Le son, le rythme ― l’oralité est ma priorité. Ah ! Raconter mes histoires !... (Le spectacle, encore.)
Passer un bon moment. Rude parfois, mais plein d’émotions. En jouissant de nos infortunes (La Fontaine, Molière, Maupassant…). Quel soulagement de se reconnaître, de se voir sans se condamner. Sans se juger. Autodérision. Savoir aussi que tout cela est perfectible… Peut-être… Le temps d’une lecture. Que nous n’y sommes vraiment pour rien. Que le monde existe le temps de notre perception. Qu’il pourrait être comme ça ou comme ça… Qu’importe, qu’on le comprenne ou pas… Il sera toujours. Alors, utilisons notre raison, et n’oublions jamais qu’il nous faut beaucoup s’aimer. Qu’avons-nous à faire de mieux ? Je reviens au début de notre échange : nous sommes tous innocents.

Vos nouvelles tendent à montrer que les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être : vous nous révélez leur part sombre, parfois jusqu’à l’abject. Vous démontez des mécaniques sociales bien huilées qui s’enrayent à cause d’un grain de sable. Cette notion de masque social est-elle ce qui vous intéresse de creuser dans vos nouvelles ? 

J’aime faire tomber les masques. J’aime La Boétie.
Aucune censure ― j’écris. Je ne cherche ni à choquer, ni à plaire. Juste provoquer de l’émotion. Je suis un libertaire amoureux qui aime l’idée de « société ».

J’ai cru aussi percevoir un petit côté « anar » dans vos nouvelles, vous fuyez comme la peste le politiquement correct et le « gentillet » dans vos textes, certains peuvent même choquer les âmes sensibles (je pense en particulier à « Les courses »), non ? 

Je ne triche jamais. Je ne cache rien. J’aime. J’ai écrit ceci dans « Nos doigts en clou » : « L’homme ― souvent : Un puzzle sans image, sans paysage – vaniteux – avare et satisfait de toutes les pièces de son jeu… Trésor, le sommes-nous tout entier ? De ma bêtise, je me désolidarise. »
Question : Qu’est-ce qui est vraiment à moi (culture/héritage/cellules…) ? Peu de choses, je crois. Alors, qui, quoi défendre ?
C’est vrai que pour « Les courses », j’ai hésité, et puis je me suis fait peur : si ça, tu ne l’écris pas, tu n’écriras plus jamais !... Je ne suis pas assez blindé pour choisir ce que je dois ou ne dois pas écrire. Non, il faut que j’écrive. Écrire d’abord.

Malgré la noirceur et l’humour noir, on vous sent habité par une nostalgie assez forte et vos personnages aspirent souvent à la douceur et à la tendresse, ce qui donne un mélange à la fois subtile et détonnant… comment dosez-vous cela ? Comment arrivez-vous à cet équilibre ?

Encore une fois, je ne décide rien, je ne dose rien, j’essais d’être le plus sincère possible. Je suis comme ça, un peu môme, un peu vieux, un peu adulte, un peu vieillard. J’aime rire, rire très fort… et j’ai très mal ― souvent…

Vous censurez-vous parfois dans un sens comme dans l’autre (trop glauque ou trop tendre) ?

Oh non ! Dans les deux cas, je voudrais faire pire. Être immensément affreux ou terriblement tendre.

« Hirondelle ou martinet ? » est une nouvelle étonnante (l’une de mes préférées), celle qui donne son titre au recueil. Pouvez-nous nous dire comment elle est née ?

Un souvenir de deux frères célibataires, au Castelet, où j’avais ouvert mon premier atelier. Ils vendaient du gaz. La table de mon séjour faite en traverses de voie de chemin de fer, avec des fentes grosses comme ça ! Les hirondelles qui nichent dans une pièce attenante à mon atelier à Sancerre, et dont j’ai retiré les vitres pour qu’elles puissent l’occuper… et, et… et puis cette histoire qui devait naître…    

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’écriture ? 

Comme dans toute création : la liberté. La surprise. La possibilité de glisser une petite idée (l’air de rien… une métaphore… qui pourrait rendre service…) (…et puis, qu’est ce qu’on est bien ― assis !) 

Vous aviez déjà publié auparavant. Pourquoi avoir choisi les éditions de l’Abat-Jour pour celui-ci ?

Une évidence, j’en rêvais dès ma première nouvelle. Sans savoir que cela puisse être possible. Et puis j’ai osé un : « J’aimerais vraiment être publié chez vous… » Et Frank Joannic m’a répondu tout aussitôt, sans rien me cacher de sa situation d’éditeur : « Moi aussi. »
À l’Abat-Jour, je suis chez moi. Cette édition, Franck Joannic, et vous-même, Marianne, êtes courageux, libres, sans tabou et immensément intemporels. Mettre les choses à l’envers pour voir ce que cela donne a toujours été ma priorité ― pour comprendre, juste pour comprendre. Et toujours, si possible, avec élégance. Le courage et l’élégance, c’est l’Abat-Jour.

Votre livre sera le premier livre papier édité par les éditions de l’Abat-Jour, jusqu’ici maison d’édition numérique (trois titres au catalogue, trois romans). Comment envisagez-vous la chose ? C’est une aventure, non ? 

Je suis très heureux, j’ai beaucoup de chance de vous avoir rencontré. Alors maintenant, je ne souhaite qu’une chose, qu’on lise mon recueil, qu’on se régale et que grâce au bouche à oreille il fonctionne, parce que je sais que les bénéfices iront tous à la réalisation d’autres ouvrages, il y a chez vous un nombre considérable de talents qui j’en suis sûr feront un jour partie de votre catalogue.
Plus qu’une aventure, un grand moment de vie ! et ça continue !... et le livre en main, aussi, enfin, peut-être irai-je faire le conteur… (nouvelle aventure !) Et un autre et un autre !...

Quelle est votre relation au livre papier par rapport au livre numérique ? En tant qu’auteur ? Et en tant que lecteur ?

J’aime le livre papier parce qu’il ne ressemble pas à ma mémoire. Mais je possède un dico numérique ! À la liseuse, oui, je crois que j’y viendrai.

Y a-t-il des auteurs que vous détestez ? De manière générale, qu’est-ce que vous n’aimez pas en littérature ?

Il m’est impossible de répondre à cette question, je peux à la rigueur ne pas aimer, mais détester non. Non, non, je n’ai même pas le temps de ne pas aimer…

Le premier livre qui vous ait marqué ? Le dernier livre que vous avez aimé ?

Premier livre : Steinbeck, « Tortilla Flat ».
Dernière lecture qui m’ait plu (dis très vite) : Süskind, « Le Pigeon » (mais il y en a tant d’autres !...)

Avez-vous d’autres passions hormis la littérature ?

Je suis passionné quand j’ai décidé de réaliser quelque chose. Je fais peu de choses. Juste, je les fais à fond. Amour, maisons, créations, relations.

Et maintenant ? Des projets en cours d’écriture ? Seul ou en collaboration ? Romans, nouvelles, autres ?  


Je continue les nouvelles (deuxième saison), et puis je laisse venir… Je n’ai jamais su où j’allais. (Je sais juste où je ne veux pas aller.) Peut-être des nouvelles plus longues… Et des aventures en collaboration, oui, pourquoi pas… J’aimerais aussi écrire l’histoire de « Papy Voise » d’Orléans, ce vieil homme qui s’était fait tabasser par des jeunes qu’il recevait chez lui, et dont on sait peu de choses… Et du plaisir, toujours ― avec de temps en temps de bonne et réjouissantes colères !

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marina demolin 17/01/2017 20:30

Petite flamande d'origine, j'aime découvrir la littérature non-conventionnelle qui rue un peu dans les brancards.

marie chevalier 17/01/2017 16:44

intéressant de connaître l’homme qui écrit des histoires qui font parfois très peur ! mais qui sont vraiment anti-stress justement par leur démesure. Bravo Serge !