Épisode 9 : La dèche

Publié le

Pour la première fois depuis la disparition de sa fille, et même avant, Axtone était sur un nuage. Le plus élevé des nuages, quoique le plus évanescent : celui de l’amour. Il vivait le parfait nuage avec sa maîtresse mariée, la torride Amanda aux cheveux d’or.
À peine eut-il le temps de brider sa soif d’alcool, ne serait-ce que pour mieux assurer au lit. Patatras ! Les amants illégitimes se firent surprendre à l’hôtel par un confrère d’Axtone. Le mari jaloux avait trouvé sa femme trop heureuse, il avait eu des soupçons. Les photos croustillantes avaient fait sensation dans la presse à scandale locale, le magazine Enquêtes sordides. Pensez, un détective pris en flagrant délit de ce qui fait son pastis quotidien, l’arroseur arrosé.
Le mari n’avait même pas demandé le divorce, ce qui aurait consolé Axtone, stupidement épris de son Amanda. Il voulait donner une leçon à sa femme et humilier son rival. Objectif accompli. L’homme vindicatif avait même plus que remboursé les honoraires du détective félon en vendant les photos à Enquêtes sordides.
Axtone, la risée de la ville, le détective détecté, avait perdu toute crédibilité. Plus de clients. Pire, plus d’Amanda. Les factures s’amoncelaient. Étrangement, son loueur ne le persécutait pas, pour une fois. Le thème de l’amour l’aurait-il attendri ? Compatissait-il à propos d’adultère ? Le profil de sa femme poussait Axtone vers cette hypothèse. Peu importait. Latuile était sur le point de mettre la clé sous la porte. Signe le plus terrible de sa détresse financière : plus de pastis. Accessoirement, un seul repas par jour, mais ce n’était rien en comparaison.
Déposer le bilan signifiait se retrouver à la rue. SDF. Pourquoi l’amour fait-il si mal à l’âme, au portefeuille et au gosier ? Pour une fois qu’il avait eu une éclaircie dans sa vie, il devait essuyer une tempête. Le principe de compensation l’avait encore rattrapé. Chaque manivelle a son retour.

Il se résolut à aller voir un ex-client un peu particulier. Roy Rosso appartenait à la pègre. Il lui donna rendez-vous dans un café italien chic qui se proclamait Buon Vino, au vin joyeux. Axtone marqua un temps d’arrêt à l’entrée. Compte tenu du décor soigné (banquettes en cuir, parquet et lustres en or presque massif diffusant une lumière feutrée), il estima que l’addition le serait aussi. S’il devait payer sa conso, il ne mangerait pas ce soir.
Roy lui fit signe. Il s’était attablé à une position stratégique. Au fond, dos au mur, il pouvait voir les gens dans la salle, ainsi que ceux qui sortaient des toilettes sur sa droite.
Ils se serrèrent chaleureusement la main. Roy lui tapa sur l’épaule. Tout juste s’il ne lui donna pas l’accolade.
Il commença par lui vanter les qualités de ce café, dont il connaissait le patron, ses ascendants, descendants et collatéraux jusqu’à la troisième génération.
En le voyant si élégant, rasé de près, cheveux de jais peignés comme un acteur, costume (italien, bien sûr) sur mesure, eau de toilette raffinée, il se demanda s’il ne devrait pas basculer du côté interlope de la force. Il ne souffrait pas d’un goût du luxe frénétique ; toutefois, le contraste entre sa situation miteuse et celle rayonnante du beau Roy le faisait réfléchir.
L’Italien fit signe au serveur. Il interrogea Axtone du regard. Un café, ce qu’il y a de moins cher. Axtone pensa à cet instant : un client qui prend du café sans sucre devrait obtenir une ristourne. Pourquoi devrait-il payer le sucre des autres ? s’insurgea-t-il intérieurement. Tiens, il garderait le sucre pour ce soir, des calories qu’il avait après tout payées. Depuis qu’il était en galère, il était envahi de pensées sombres, mesquines et pitoyables.
— Un café et ma bouteille habituelle, synthétisa Roy de sa belle voix à l’accent chantant.
À propos de chanson, Adriano Celentano, l’idole des jeunes Italiennes cinquante ans plus tôt, s’invita par la voie sonore et leur expliqua pourquoi il aimait tant Marylou, une fille vraiment plus épatante que les autres, qui sont pourtant toutes bien. Ses explications étaient assez confuses et peu convaincantes : il a flashé sur ses grands yeux marron. Et quand il a entendu sa voix, alors il est tombé raide dingue d’elle. Ridicule, sauf qu’Axtone avait connu une expérience similaire avec Amanda, romantisme mis à part.

En attendant les boissons, Roy lui souriait en silence ; quelles belles dents blanches et bien alignées ! Axtone se demanda combien ça pouvait coûter de se faire blanchir les dents. Le sourire de Roy était à la fois carnassier et compatissant, un tour de force. Axtone appréciait de ne pas être brusqué. Ce qu’il avait à demander l’embarrassait pas mal. Il se sentait comme un jeune homme timide et fautif.
Le garçon arriva avec un plateau. Il présenta cérémonieusement la bouteille de vin à Roy qui donna le feu vert d’un hochement de tête. L’étiquette était toute sale, la bouteille poussiéreuse, alors tout allait bien car c’était l’indication paradoxale d’un grand vin. Barbaresco, lut Axtone.
Le détective délaissa la tasse pour se concentrer sur le verre à pied. Il fit un effort terrible pour boire lentement un tel nectar. N’y rechercher que l’ébriété aurait choqué son vis-à-vis.
Roy lui demanda s’il avait trouvé une piste pour sa fille, ce qui toucha le détective. Il le resservit deux fois pendant qu’Axtone restait perdu dans ses pensées. Roy buvait peu. Il sortit un briquet en or qu’il tripota du bout de ses doigts manucurés. Axtone pensa qu’il essayait d’arrêter de fumer. Il était persuadé qu’Amanda avait rechuté dans ce domaine, suite à leurs amours exposées.
Quel chic type, ce Roy ! se dit Axtone qui commençait à ressentir une délicieuse ivresse. Il aurait voulu que ce moment dure. Il n’arrivait toujours pas à exprimer son tourment. Comme Roy ne montrait aucun signe d’impatience, il laissa son esprit vagabonder encore un peu. Vraiment, la perte d’Amanda l’avait drôlement secoué.
Non, à la réflexion, il s’efforcerait de rester du côté misérable de la force. Pas un problème de moralité, juste la peur du gendarme. La taule l’effrayait. C’est pas entre quatre murs qu’il retrouverait sa fille ni qu’il aurait une chance de reconquérir Amanda. Fragile des nerfs comme il l’était, en prison il se suiciderait comme tant d’autres. Il devait continuer sur la voie du milieu que professait Bouddha. Pour le sage, il s’agit de se tenir entre l’ascétisme extrême et le plaisir débridé ; pour lui, naviguer entre la légalité stricte et l’infraction à la loi passible de prison. Passible d’amende, il s’en moquait.

— J’ai rendu service au maire, une fois, commença enfin Axtone. J’ai voulu faire comme tout le monde, lui demander un emploi assisté, un audit, du gardiennage même. Il n’a pas été réélu.
— J’ai entendu parler de vos soucis. Les gens vont très vite oublier. Laissez passer l’orage.
Il fit un geste vague de la main pour mimer la futilité de toute chose.
— En attendant, il faut faire bouillir l’alambic.
— La marmite, vous voulez dire ? J’ai une mission un peu particulière à vous proposer. Une mission patriotique ! Depuis peu, un gang importe dans la région des contrefaçons de produits de luxe et de maroquinerie. En provenance d’Asie. Il faut absolument mettre un terme à leurs agissements scélérats.
— Pourquoi ?
Roy martela sa réponse au rythme du briquet qu’il cognait sur la table en marbre semi-véritable :
— Parce qu’ils concurrencent nos travailleurs locaux. Ils paupérisent le pays !
— Quels travailleurs locaux ? La production est déjà délocalisée.
Les yeux réduits à des fentes, Roy balaya du regard la salle avant de répondre, un ton plus bas :
— Les ateliers clandestins de couture. Mon organisation offre des emplois locaux à des femmes qui deviendraient prostituées sans nous, à des hommes qui seraient SDF. Nous sommes des philanthropes underground. On ne peut pas laisser des gangsters asiatiques détruire ce vivier d’emplois locaux.
— La police ?
— C’est du ressort des douanes. Il ne m’est pas possible de solliciter leur aide, mes principes s’y opposent. Avec mes amis, nous avons essayé de faire cesser ces activités criminelles organisées. Nos sentiments patriotiques nous ont poussés à des excès qui se sont révélés infructueux. Un homme seul et subtil peut reprendre cette enquête dans l’intérêt même du pays. 

C’était sacrément risqué, cette histoire. Bien plus dangereux que toutes les enquêtes qu’il avait menées jusqu’à présent. Et en dehors de la loi. Oui mais voilà, la rémunération serait proportionnelle au risque encouru, et il préférait une mort violente à la souffrance de la rue : clochard sans pastis, non merci. Il n’avait pas le choix. C’est plus facile quand on n’a pas le choix, pas de dilemme.
Il prit le temps de savourer un autre verre de Barbaresco en faisant semblant de peser le pour et le contre. Barbaresco, un drôle de nom qui lui faisait penser à barbare, il n’aurait pas choisi ça pour un grand vin. Mais que choisit-on, en fin de compte ?
— Il se laisse boire, hein ? sourit Roy. Pour trouver meilleur, il faut se rendre en Italie.
— Délicieux… J’accepte. Mais j’avoue n’avoir aucune expérience de ce genre d’enquête. Je ne sais pas trop comment démarrer. Qui interroger ? Sur quel sentier porter mes pas béotiens ? Une personne disparue, je sais faire. Là, c’est le contraire : des personnes sont apparues.
— Votre franchise vous honore. Je l’ai sentie tout de suite, elle m’a interpellé parce que dans mon univers professionnel, on est un peu retors. J’ai pu aussi apprécier votre efficacité. Sachez que les contrefaçons s’écoulent sur les marchés. C’est dans ce milieu que vous devez investiguer. J’ai identifié les deux hommes responsables de la distribution des produits contrefaits. Leurs noms sont au dos des photos. Très dangereux. Localisez-les et je me charge d’eux.
Il fit glisser sur la table deux photos de qualité médiocre. Un Blanc (ou un métis) et un Asiatique.
Rosso servit le dernier verre à Axtone. Lui-même n’en avait pris qu’un.

Maintenant, euphorisé par le vin, le détective borderline se sentait de taille à affronter un gang à mains nues.
— Avez-vous une seconde identité ? demanda Roy.
— Une seconde identité ?
— Vous n’êtes plus Axtone Latuile, enquêteur privé, si vous voulez rester en vie. Il vous faut une couverture, avec papiers d’identité à l’appui. Vous êtes forain, gitan par exemple. Vous vendez ce que vous pouvez sur les marchés. Vous cherchez de préférence des produits à forte marge.
— Et je ne suis pas regardant sur leur provenance.
— Je vais vous procurer une fausse carte d’identité. Elle vous servira toujours. Permettez ?
Il sortit un appareil photo numérique et tira le portrait d’Axtone.
— Je crois que l’administration exige un fond blanc, remarqua celui-ci.
— Mon ami faussaire retouchera la forme. C’est le b.a.-ba du métier. Vous, votre métier, c’est le fond. Nous avons besoin dans notre business d’indépendants qui ne pourront jamais intégrer la famille parce qu’ils n’ont pas de sang italien. Plus discrets, moins tentés par l’ambition destructrice, ces hommes de grande valeur mal reconnus par la société, à la morale ouverte, nous sont précieux. Or ce qui est précieux, par définition nous y mettons le prix. Il est important que vous restiez dans la légalité, j’insiste là-dessus. La dernière chose que nous voulons, c’est attirer l’attention de la police. Je crois savoir que vous avez des contacts dans ce milieu…
— Je ne parlerai jamais de vous à la police, c’est évident.
Roy sourit et continua à discourir un moment. Axtone acquiesçait à intervalles réguliers, par diplomatie et par intérêt, il espérait une nouvelle bouteille. Mais les meilleures choses ont une fin, et le pire l’attendait à présent.

Il n’était plus Axtone Latuile, détective privé, fauché, alcoolo-dépendant et nihiliste. D’après la carte d’identité criante d’authenticité que lui avait fait parvenir Rosso, il s’appelait Gilles Jimenez, né il y a une quarantaine d’années quelque part en Europe de l’Ouest. Gilles était plus ou moins gitan, et résolument forain.
Il laissa au bureau tout ce qui concernait sa précédente identité : carte d’identité, cartes de visite professionnelles, tous les papiers au nom de Latuile. Même son lance-pierres et sa matraque, il les abandonna : un forain armé ne ferait qu’attirer l’attention. Il se résolut à ne plus venir au bureau tant que cette enquête en mode infiltré n’était pas achevée. De toute façon, aucun client ne se montrait.
Dans les jours suivants, il arpenta les marchés de la région. Roy lui avait montré des échantillons de contrefaçons de grandes marques : montres, tee-shirts, sacs à main… Seulement voilà, impossible d’en repérer sur les étals des vendeurs : ils étaient mélangés avec des articles légaux. Si c’était si facile, les douanes auraient déjà fait le ménage.
Tous les soirs, Roy l’appelait. Axtone ne savait pas si l’Italien était pressé d’obtenir un résultat ou bien s’il s’inquiétait pour la santé de son enquêteur.

Un matin, ses pas le portèrent vers le domicile de sa chérie. Il voulait tant renouer, passer outre l’opprobre sale. À cette heure, le mari et l’enfant venaient de sortir, et elle faisait le ménage avant de partir travailler. Ainsi, elle ne les avait pas dans les pattes, disait-elle (comme pour un chien) et tout était propre quand ils rentraient, sinon le mari faisait une colère.
Il sonna, le cœur battant. Elle ouvrit, la mine grise. Elle consentit tout juste à le faire entrer après avoir fermé les portes donnant sur le vestibule. Il aurait voulu faire l’amour vite et bien, si la chose est possible, comme la première fois. Le langage corporel d’Amanda lui fit comprendre qu’il n’en était pas question. Elle le regardait, immobile, le visage fermé. Il n’avait que quelques secondes, elle allait le flanquer à la porte. Alors il se jeta à l’eau, lui qui y touchait le moins possible.
— Quitte-le. Viens avec moi.
— Où on irait tous les deux ? Et mon fils ? Reviens à la réalité. Mon mari nous a dézingués. Tu n’es plus le mâle dominant.
— Arrête avec ça ! On n’est pas des animaux.
— Je t’aime encore, pourtant. Ne nous revoyons plus, gardons nos souvenirs dans notre cœur.
— Je reviendrai quand j’aurai rebondi et que l’orage sera passé.
— Non, c’est fini. Va, je ne te hais point, conclut-elle.
Elle connaissait ses classiques. Vraiment Axtone appréciait son esprit. Le corps d’une femme n’est pas tout, même avec une note de 20 sur 20. Seul l’esprit subsiste, avec le temps, va, tout s’en va, sauf l’esprit. Disons qu’il tient un peu plus longtemps que le corps.
Il sortit, tête et queue basses, et resta adossé au mur sur le palier, hagard comme un boxeur sonné. Les larmes ne venaient pas, ça l’aurait soulagé.
Encore un échec dans sa louve de vie : incapable de la récupérer au moins un peu.

Il entendit du reggae en provenance de l’autre porte palière, moins fort que la dernière fois. Ainsi Paul Blanco était déjà sorti de l’hôpital. Tant mieux. Il sonna. Paul lui ouvrit, méconnaissable. Ses cheveux avaient repoussé, blond frisé. Il portait un bras en écharpe et l’autre tenait une béquille.
— Monsieur Latuile… J’ai rien fait, je viens juste de sortir de l’hôpital…
— Je sais. Je passais par là et ça m’a donné l’idée de prendre de vos nouvelles.
L’autre resta paralysé de stupeur le temps de trois battements de cœur puis s’écria :
— Ça alors, c’est gentil ! Entrez, entrez donc. Faites pas attention au désordre, mon oncle va passer m’aider à ranger. J’ai un peu de mal à me déplacer : on m’a opéré de la jambe pour la rafistoler, mais elle sera plus jamais comme avant. Je dois avouer que je l’ai bien cherché.
Le studio était un capharnaüm. Des livres et des cahiers s’entassaient sur un bureau : Paul avait repris ses études. Axtone s’assit sur le bras du canapé rempli de linge sale et de canettes vides.
— Alors, skinhead, c’est fini ? demanda-t-il.
— Oui, avec ma patte folle, fini les bastons. Et puis j’en ai marre de ce milieu…
— À cause d’Ahmed ?
— Exact ! Comment vous avez deviné ? Il est même pas venu me voir l’hosto. Je suis dégoûté. J’ai risqué ma vie pour le faire libérer. Vous le connaissez ?
— Pas directement. Sa mère m’a parlé de lui, pendant l’enquête et après aussi. Il n’est jamais venu monter un site Internet pour moi comme sa mère s’y était engagée. Vous savez quoi ? J’ai l’intuition qu’il n’a pas été enlevé. Plutôt une mise en scène destinée à vous forcer la main. Il a même réussi à embobiner sa pauvre mère qui se faisait un sang d’encre.
— Le salaud ! Oui, c’est bien possible.
— En fait, c’est pour vous mettre en garde que je me suis permis de venir. En général, je ne suis pas si sociable… Un conseil : restez à l’écart de ce garçon.
— Je veux ! Son vice lui vient de son père qui lui en a fait baver. Il a fait de la prison pour escroquerie. Il fait les marchés, mais je suis sûr qu’il traficote.
Axtone s’efforça de garder le visage impassible.
— Tiens, quel marché ?
— D’après Ahmed, le marché principal, place de la Force Ordonnée.
— Ne leur parlez pas de moi, s’il vous plait. Ni au père ni au fils.
— Pas de danger ! Si je revois Ahmed, je lui causerai à coups de béquille. Ah, désolé ! L’instinct du skinhead…
— Il faut énormément de persévérance pour mater l’instinct.


Lordius

Commenter cet article

Lordius 13/12/2013 08:50


Merci Cyril. Les votres, de commentaires, me touchent.

Calvo 12/12/2013 22:25


Très peu de commentaires... je ne comprends pas. En tout cas. Je suis fan et je suis avec passion chauqe épisode !