Surréalisme

Publié le

Drame en trois actes de Zéma.

Avec, par ordre d’entrée en scène des personnages :
- Couffier-Saintville
- le valet de pied de vent
- le premier accusé
- le deuxième accusé
- le troisième accusé
- l’accusée

*

Acte I

Couffier-Saintville — Je tue sans plaisir…
Le premier accusé — Maudit sois-tu. Vive le surréalisme ! Vive Breton !
Couffier-Saintville — Vous avez attaqué et déchiré sauvagement les vêtements d’une femme en pleine ville.
Le premier accusé — C’est la loi, les femmes doivent vivre nues et cachées dans la forêt !
Couffier-Saintville — Fricotiné !
Le premier accusé — Chien ! Tu périras un jour dans les flammes surréelles !
Le valet de pied de vent (en le traînant hors du tribunal) — Tais-toi, maudit hérétique !

Couffier-Saintville — Faites entrer le suivant.

Entre un autre accusé.

Couffier-Saintville — Alors, abjurez-vous votre foi ?
Le deuxième accusé — Jamais !
Couffier-Saintville — Vous rendez-vous bien compte que votre religion est barbare ?
Le deuxième accusé — C’est la loi de Dieu.
Couffier-Saintville — Et la tyrannie exercée sur les femmes ? Cette loi qui les force à vivre nues ?
Le deuxième accusé — Dieu voulait que les femmes soient cachées dans la forêt.
Couffier-Saintville — Vous êtes de dangereux extrémistes !
Le deuxième accusé — Nous vivons dans le respect scrupuleux de la loi du pape et de son manifeste…
Couffier-Saintville — Fricotiné !
Le deuxième accusé — Salaud ! Que les champs magnétiques de Breton te foudroient !
Le valet de pied de vent (en le traînant hors du tribunal) — Tais-toi, maudit hérésiarque !
Couffier-Saintville — Faites entrer le suivant.

Entre un autre accusé.

Le troisième accusé — Vous fricotinez tout le monde, mais un jour la loi du Dieu surréaliste régnera !
Couffier-Saintville — Vous faites confiance à un hurluberlu…
Le troisième accusé — Arthur Cravan est un prophète. Le surréalisme triomphera sur la terre comme au ciel. Le pape Breton est un envoyé de Dieu, c’est un saint homme !
Couffier-Saintville — Un imbécile, oui.
Le troisième accusé — Nous avons fait des procès à tous ses anciens professeurs.
Couffier-Saintville — Pourquoi ?
Le troisième accusé — Parce qu’ils n’avaient pas su reconnaître son génie !
Couffier-Saintville — À la fricotine !
Le troisième accusé — Sacrilège. Au secours, Bretoooon !
Le valet de pied de vent (en le traînant hors du tribunal) — Tais-toi, gibier de fricotine !

Acte II

Couffier-Saintville — Vous voyez combien vos principes sont rétrogrades ?
L’accusée — On a mal interprété certains passages du manifeste du Surréalisme.
Couffier-Saintville — Vous voyez combien votre manifeste est sexiste ?
L’accusée — Breton ne l’était pas.
Couffier-Saintville — Et ce rôle dégradant de la femme, contrainte à vivre nue dans la forêt ?
L’accusée — C’était une vue de l’esprit. Il s’agissait probablement de la forêt primordiale. De la forêt protectrice…
Couffier-Saintville — Notez que pour une femme nue, je vous trouve paradoxalement fort habillée.
L’accusée — La nudité est symbolique. Il s’agit de la nudité de l’âme face à Dieu.
Couffier-Saintville — Vous êtes l’une des rares à penser de la sorte.
L’accusée — Nous sommes des milliers !
Couffier-Saintville — Tous ceux que j’ai interrogés étaient bons pour la fricotine…
L’accusée — Ils n’avaient pas compris le message du surréalisme.
Couffier-Saintville — Je suppose que vous lisez principalement des ouvrages de Breton, de Cravan et de toute cette satanée clique ?
L’accusée — Je suis bibliothécaire.
Le valet de pied de vent — J’en étais sûr, monsieur le Président : une intellectuelle !
L’accusée — Je lis énormément, mais j’ai appris une chose…
Couffier-Saintville — Laquelle ?
L’accusée — On lit pour en retirer des idées ou une philosophie qui nous guident et nous aident à en découdre avec la vie.
Couffier-Saintville — Évidemment. Je ne peux pas vous contredire, vous avez raison.
L’accusée — Oui, mais à force de lire tous ces livres, ils ne nous servent finalement à rien, car nous n’avons jamais l’occasion de les mettre en pratique, nous passons notre vie à lire au lieu d’affronter la vie…
Le valet de pied de vent — Elle ment comme toutes celles de sa race, monsieur le Président !
Couffier-Saintville — Hmm, valet de pied, remettez-la donc en cellule, je déciderai de son sort plus tard.
Le valet de pied de vent (en le traînant hors du tribunal) — Marche, damnée fourbe !

Acte III

Cinq ans plus tard, c’est Couffier-Saintville qui est jugé. L’ex-accusée est devenue Présidente du tribunal. Elle est nue comme un ver mais entourée d’arbres en pot.

L’ex-accusée — Pour avoir fait couler le sang de dizaines de martyrs : à la fricotine !
Couffier-Saintville — Lâche ! Menteuse, je me suis fait berner !
L’ex-accusée — Je tue sans plaisir.
Le valet de pied de vent (en traînant Couffier-Saintville hors du tribunal) — Avance, maudit infidèle !

RIDEAU

*

La critique de Jules Cuit

Écrivain de nationalité helvétique, Alex Zéma traite ici du terrible embarras que pose l’immigration. Les centaines de milliers de Français et de Belges qui ont choisi la Suisse comme terre d’accueil soulèvent le problème des mœurs et des croyances, si bien développé ici. Chantal Ticket figure toujours parmi les plus belles actrices de la troupe, ce qui ne gâche rien.

*

Et vous, que pensez-vous de cette pièce ?

Y a-t-il sur scène trop d’accusés et d’arbres en pot ?
L’absence de décors et de costumes a-t-elle nui au succès de la pièce ?
Avez-vous bien compris le message du surréalisme ?

Nous attendons vos opinions tranchées en commentaires !

Commenter cet article

Olisbos 27/05/2016 02:29

Marrant, j'ai également Nadja dans ma bibliothèque Folio et je ne suis pas allé au delà de la troisième page. C'était pas le moment. D'Aragon, j'ai bien aimé "le con d'Irène" si tant est que c'est bien lui l'auteur car il ne s'en est pas toujours vanté. Pour des raisons qui ne me regardent évidemment pas. Par contre, j'ai parcouru de plus près "l'Anthologie de l'Humour noir" de Breton. N'oublions pas qu'il participe tout de même à racheter une virginité au divin marquis tant honni tout comme à faire pleuvoir un peu de lumière sur Isidore Ducasse alias Lautréamont, jusque là totalement inconnu au bataillon des belles lettres. J'ai également lu dans le temps "l'Immaculée conception", recueil composite écrit avec Paul Eluard.

Forme tes yeux en les fermant.

Donne aux rêves que tu as oubliés la valeur de ce que tu ne connais pas.

J'ai connu trois lampistes, cinq garde-barrières femmes, un garde-barrière homme. Et toi?

Ne prépare pas les mots que tu cries.

Habite les maisons abandonnées. Elles n'ont été habitées que par toi.

Fais un lit de caresses à tes caresses.

S'ils frappent à ta porte, écris tes dernières volontés avec la clé.

Vole le sens au son, il y a des tambours voilés jusque dans les robes claires.

Quant à la pièce proprement dite, je dirais simplement ceci: il m'apparaît que Couffier-Sainville en pinçait dans le fond pour la belle intermittente au point de poser un voile d'amour inconscient (sans doute) sur la nudité de la belle. Celle-ci, vraisemblablement à l'époque déjà féministe convaincue, lui a sans doute fait payer cette pudique retenue, lorsqu'avec ses consoeurs, elle a pris le pouvoir plus tard.
A force de remettre au lendemain ce qu'on pourrait fricotter le jour même,voilà ce qui arrive.

Car comme disait très bien une de mes ex lusignante: "une femme peut pardonner à quelqu'un qui la brusque mais jamais à celui qui manque l'occasion"...

Olisbos 27/05/2016 02:29

Marrant, j'ai également Nadja dans ma bibliothèque Folio et je ne suis pas allé au delà de la troisième page. C'était pas le moment. D'Aragon, j'ai bien aimé "le con d'Irène" si tant est que c'est bien lui l'auteur car il ne s'en est pas toujours vanté. Pour des raisons qui ne me regardent évidemment pas. Par contre, j'ai parcouru de plus près "l'Anthologie de l'Humour noir" de Breton. N'oublions pas qu'il participe tout de même à racheter une virginité au divin marquis tant honni tout comme à faire pleuvoir un peu de lumière sur Isidore Ducasse alias Lautréamont, jusque là totalement inconnu au bataillon des belles lettres. J'ai également lu dans le temps "l'Immaculée conception", recueil composite écrit avec Paul Eluard.

Forme tes yeux en les fermant.

Donne aux rêves que tu as oubliés la valeur de ce que tu ne connais pas.

J'ai connu trois lampistes, cinq garde-barrières femmes, un garde-barrière homme. Et toi?

Ne prépare pas les mots que tu cries.

Habite les maisons abandonnées. Elles n'ont été habitées que par toi.

Fais un lit de caresses à tes caresses.

S'ils frappent à ta porte, écris tes dernières volontés avec la clé.

Vole le sens au son, il y a des tambours voilés jusque dans les robes claires.

Quant à la pièce proprement dite, je dirais simplement ceci: il m'apparaît que Couffier-Sainville en pinçait dans le fond pour la belle intermittente au point de poser un voile d'amour inconscient (sans doute) sur la nudité de la belle. Celle-ci, vraisemblablement à l'époque déjà féministe convaincue, lui a sans doute fait payer cette pudique retenue, lorsqu'avec ses consoeurs, elle a pris le pouvoir plus tard.
A force de remettre au lendemain ce qu'on pourrait fricotter le jour même,voilà ce qui arrive.

Car comme disait très bien une de mes ex lusignante: "une femme peut pardonner à quelqu'un qui la brusque mais jamais à celui qui manque l'occasion"...

Philippe Sarr 24/05/2016 17:08

Cher Georgie,

Un autre (petit) commentaire...

Oui, on (Breton) excommuniait beaucoup. Comme on (Aragon, entre autres) excommunia lui aussi beaucoup (Camus, pour ne citer que lui) pour d'autres "ismes".

Comme dans toute révolution, je dirai...

Mais, au moins, on ne tuait pas. Ou alors par amour du prochain. Ou encore à la manière surréaliste! De façon aléatoire et radicalement arbitraire, par jeu... (pour mieux dénoncer?) D'où que la fricotine (fricoter) a remplacé la guillotine... ce monstre froid et si peu sexy...

Georgie de Saint-Maur 24/05/2016 17:35

Cher Philippe,
Je n’ai, à dire vrai, que peu de renseignements sur André Breton. J’ai acheté « Nadja », que je n’ai pas lu, chez un délicieux bouquiniste de Sault. J’ai lu sa biographie et plusieurs livres sur lui qui rapportaient principalement des activités de collectionneur et de marchand. J’ai fréquemment été voir dans les rayons de la bibliothèque des Chiroux, poursuivant « mon » idée (mon rêve) du surréalisme, à la recherche de tout ce qui touchait à ce mouvement. J’en ai surtout apprécié les valeurs. Le désir de changement. Mais beaucoup moins, même s’ils étaient motivés, les coups de canne qui brisent les bras.
Curieux de savoir si d’autres que moi considéraient Breton un peu comme un imposteur, je suis tombé sur les lettres de Desnos, bien sûr, mais également sur un témoin plus proche :
http://www.deslettres.fr/lettre-leo-ferre-andre-breton-netiez-ca-en-definitive-poete-rate/
Aujourd’hui, après avoir lu et regardé « le testament de Magritte », je suis sans avis. Tout cela fonctionne bien mieux dans mon imaginaire, là où tous les surréalistes sont des héros impeccables.

Philippe Sarr 23/05/2016 17:49

Cher Georgie,

En vrac: crimes, cadavres exquis... Le surréalisme, une religion souterraine et convulsive de la transparence... Eros, Thanatos... A la vie à la mort. Aimer tuer transgresser... la Beauté en (3) actes... sans déguisement ni costume. Nue. Comme dans les rêves. "Les portes se fendent" écrivait Breton dans "Signe ascendant". Réconciliation donc avec le Monde ("Nudité de l'âme face à dieu"...)... Un beau procés... surréaliste!

Georgie de Saint-Maur 24/05/2016 03:02

Eh oui, on peut dire que Breton s’y connaissait en procès (voir celui qu’il a infligé à Maurice Barrès en 1921), lui-même fils d’un secrétaire de gendarmerie (cela a-t-il eu une quelconque influence ?), il a « jugé » par contumace tous ses professeurs ; oui, oui, comme dans la pièce d’Alex Zéma.
Tzara (qui n’aimait pas ça du tout) y rivalise d’insolence.
Sans oublier Magritte (qui, par la suite, se défendait bec et ongle d’être surréaliste), qui a également été une des premières « victimes de l’excommunication bretonne », pour un petit crucifix que portait en sautoir sa femme Georgette.
On savait vivre en ce temps-là, mais il fallait marcher au pas. Rataplan.

Jérôme Pitriol 23/05/2016 09:09

Cher Georgie,
Je suis d'accord avec vous pour dire que les femmes ne doivent pas vivre nues. Mais Zéma a compris comme personne, comme vous le faites remarquer, que c'est dans cet état que le public les attend au spectacle. Zéma manifeste un esprit révolutionnaire, c'est incontestable (ici comme dans "la Porte"), mais jamais gratuitement, l'important étant toujours de faire venir le public.
Pourriez-vous m'éclairer sur le parallèle implicite entre guillotine et surréalisme fait ici ? Peut-on comparer la Révolution Française et les zozos agitateurs emmenés par Breton ? On sait par exemple que le docteur Guillotin n'avait inventé sa belle machine que par souci de restreindre la souffrance humaine (en appliquant à la Justice les progrès techniques récents réalisés par les bouchers-volaillers), tandis qu'un Breton, à l'instar d'un Robespierre en son temps, avait déjà bien du mal, avec ses ex-amis et collaborateurs, à recoller les morceaux. J'ai hâte de connaître votre avis sur le sujet.

Georgie de Saint-Maur 24/05/2016 04:12

Cher Jérôme, il est vrai que ce mot-valise : « fricotine » (Guillotine, Fricotin, tricoteuse) sent bon le Robespierre. Et, Ô ironie (tant que nous en sommes aux anecdotes), il est plutôt sinistrement cocasse de savoir que l’amélioration de l’invention du bon docteur Guillotin (il avait d’abord opté pour une lame courbe, comme une hache) fut apportée par le roi Louis XVI en personne (il lui conseilla une lame en biseau).
Fouquier-Tinville (que l’on aura reconnu ici sans trop de peine) traitait parfois jusqu’à cinq ou six « suspects » sur le même formulaire d’accusation (amalgame), il rajoutait au fur et à mesure, les noms des accusés de sa propre main.
Maintenant pourquoi Alex Zéma a-t-il tracé ce parallèle dans cette pièce ?
Dans quelle mesure les surréalistes se rapprochent-ils du tribunal de la Révolution ? Par leur bêtise apparemment… Mais les surréalistes sont-ils vraiment bêtes ? Oups, je me suis trahi… À la fricotine !