La pièce à conviction

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Une comédie en deux actes de Poufetuppe.

Avec, par ordre d’entrée en scène des personnages :
- Le gros genou
- Le genou cagneux
- La vieille aubergiste
- Le président du tribunal
- La foule 
- Un homme

*

Acte I, scène 1

Le décor représente un caboulot, au fond d’une ruelle borgne. Sans peur du cliché, deux genoux peu reluisants, un gros plein de soupe et un maigrichon très sec, tiennent des propos abjects, tout en s’empiffrant d’un infâme brouet et en se gobergeant de vin frelaté. Une vieille aubergiste traverse la scène à grandes enjambées, et l’on voit nettement que sa jupe est agitée de soubresauts bizarres, comme si elle retenait un animal prisonnier.

La vieille aubergiste (avec un regard terriblement vicieux) ― Qu’est-ce que vous fichez encore là, mes gros cochons ? Vous n’avez pas encore fini ? Moi, je ferme. Faudrait voir à ne pas traînasser, hein ? Bouffez et déguerpissez avant que je vienne vous tirer les oreilles ! 

Elle se pourlèche les babines.

Le gros genou (éructant) ― Holà, la mère Josiane, y a pas le feu ! Te v’là bien teigneuse à cette heure, hé hé, c’est-y que tu vas retrouver un galant ? On a payé notre écot, que j’sache ! Et puis on n’a pas d’oreilles, pas vrai, cagneux ?
Le genou cagneux (déglutissant) ― Glups !
La vieille aubergiste (en s’ébrouant comme une oie) ― À moins que… je puisse un peu m’asseoir… sur vous ?
Le genou cagneux (sentencieux) ― Ventre affamé…
Le gros genou (s’adressant soudain au genou cagneux, d’une voix pleine de suspicion) ― Ah ouais, tiens, à propos, qu’est-ce que c’est que ce hibou mort que tu nous as ramené ?
Le genou cagneux (d’une voix crapuleuse) ― T’occupe pas de ça, pauvre crétin ! Si jamais on te le demande…

Acte I, scène 2

Même décor, mais encore plus crasseux si possible, à cause du sang du genou cagneux. Une odeur épouvantable se répand dans tout le théâtre.

La vieille aubergiste (roulant les yeux et les bras au ciel) ― Mais, gros cochon, t’es devenu complètement fou ?
Le gros genou ― Boufre ! Je veux essayer de changer, mère Josiane. D’être différent. D’être quelqu’un d’autre.
La vieille aubergiste ― Ah ben pour ça, du changement y en a eu. Bravo !
Le gros genou ― J’pense qu’on peut prendre son destin en main et l’regarder, bien droit dans les yeux. Face contre face.
La vieille aubergiste ― Bien sûr qu’on peut faire ça, mon cochon. Mais enfin, tu ne veux plus être un gros genou ?
Le gros genou ― Non. J’me suis trop longtemps réfugié dans l’champagne de mes nuits blanches.
La vieille aubergiste ― Et maintenant t’as plus envie ?
Le gros genou ― Pis que cela, mère Josiane, ça m’fait horreur !
La vieille aubergiste ― Bon diou, ça n’a pourtant pas l’air si terrible.
Le gros genou ― Qu’en sais-tu ? T’as déjà couru la ville, de bar en bar, rempli d’un espoir fou ?
La vieille aubergiste ― Quel espoir, donc ?
Le gros genou ― Celui d’une rencontre, tiens. Une belle et merveilleuse rencontre.
La vieille aubergiste ― Un jour mon prince viendra…
Le gros genou ― Ouais, sauf que l’prince c’est moi. Et j’te jure que c’est pas toujours facile.
La vieille aubergiste ― Ça, je veux bien croire.
Le gros genou ― Pour nous les genoux, il vaut mieux mourir debout, la mère !
La vieille aubergiste ― Mieux vaut ne pas mourir du tout, plutôt ! Et d’ailleurs, en parlant de mourir, pourquoi c’est-y que t’as tué l’aut’ grand flandrin, là ?
Le gros genou ― T’occupe pas, vieille obsédée ! Si jamais on te le demande…

Entracte.

Acte II, scène 1

La scène représente solennellement un de ces bons vieux tribunaux de style 1793, où, semblables à de nouveaux Fouquier-Tinville, siègent plusieurs magistrats. Sur sa chaise, la vieille aubergiste se tortille de façon disgracieuse, il est clair qu’elle dissimule un hibou sous sa cotte.

Le président du tribunal (lisant la sentence) ― En vertu de quoi, la Cour reconnaît la citoyenne Josiane Bouchiasse, tenancière de la Taverne de la charogne, coupable de meurtre avec préméditation sur la personne du sieur Philibert, dit « le gros genou », et la condamne, en conséquence, à être lapidée en place publique, à coups de hiboux !
La vieille aubergiste ― C’est une fausseté, gros cochon ! Une erreur judiciaire ! J’suis innocente ! Ouais, innocente. C’est une affreuse méprise ! Cette crapule de Philibert, heu… non j’veux dire : j’le connaissais même pas ce gros lard-là, j’l’avais même jamais vu ! Il s’est fait péter lui-même la bouture, c’te racaille. Il est crevé d’une… d’une indigestion !
Le président du tribunal (ironique) ― D’une indigestion, vraiment ? Soi-disant parce qu’il avait mangé un hibou moisi, c’est ça ? Comme vous persistez sottement à le prétendre dans votre déposition ridicule ? Sachez que c’est une insulte à la Cour. Mais les jurés ne sont pas dupes, espèce de vieille chouette !
La vieille aubergiste ― Non, non, c’est faux ! Gros cochon ! Vous mentez ! Les jurés sont dupes !

Un sexe en forme de hibou sort brutalement de sous sa robe, elle l’assomme d’un coup de poêlon.

Acte II, scène 2

La scène représente la place publique. Justice est faite ! Josiane Bouchiasse gît sous un amas de hiboux. On voit ses pieds qui dépassent.

La foule (en colère) ― Cette pièce n’est absolument pas aussi convaincante que nous le promettait son titre ! Nous vengerons Josiane !
Un homme (vêtu à la royale) ― Et pourtant, braves gens, calmez-vous. Car en dépit de votre noble et légitime courroux, il est un fait avéré que les hiboux, à l’instar des poux et des cailloux, prennent toujours un « x » au pluriel. 

RIDEAU

*

La critique de Jules Cuit

En dépit du côté fort pittoresque de la conjoncture et du patois savoureux des protagonistes, il s’agit bien d’une pièce de cinglés. Et certainement pas (quoi que puisse en penser une bonne partie de mes confrères), de la meilleure pièce qu’ait écrite Miguel Poufetuppe. Tant s’en faut.
Lui d’habitude si délicat nous avait quand même habitués à beaucoup plus de rebondissements imprévus. On lui reprochera notamment des longueurs patentes dans les répliques du genou cagneux, et puis surtout le coup du hibou, rebattu mille fois, qui est, de toute évidence, complètement téléphoné.
Voilà un comique de situation tellement ressassé que notre déception s’en trouve augmentée d’autant qu’on devine absolument tout à l’avance !

*

Et vous, que pensez-vous de cette pièce ?

Le fait qu’elle ait été jouée dans un ancien abattoir a-t-il son importance ?
Combien de hiboux ont-été utilisés pour la dernière scène ?
Et pourquoi n’y voit-on pas plus de choux, de bijoux et de joujoux ?

Nous attendons vos opinions tranchées en commentaires !

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Baron Psitite 21/11/2016 16:04

J’ai assisté à « La Pièce à conviction » en Allemagne, à Ulm plus précisément (alors capitale mondiale de l’aviation légère). La mise en scène était de Kurt Eschell, connu pour sa radicalité typiquement teutonne (il aurait notamment appartenu à la tristement célèbre Fraction armée rouge). La représentation était en langue allemande, idiome qui m’est étranger, mais cela ne m’empêcha pas d’être fort remué par cette œuvre littéralement viscérale, tout comme le public germanique d’ailleurs. Kurt Eschell nourrissait un sombre dessein dont seuls les artistes véritablement engagés ont le secret : ici, celui de vider au maximum la salle où se déroulait la pièce. Le metteur en scène voulait ainsi provoquer malaise, dégoût et finalement répulsion dans l’assistance, de manière à lui faire comprendre, au plus profond de ses tripes, l’inique absurdité et les vicissitudes dont sont affligées les petites gens que l’on qualifie de basse extraction. « Moins il en restera, mieux ce sera », annonçait ce « Werner Herzog du théâtre » en parlant des spectateurs (majoritairement issus de la bourgeoisie allemande), tous bras croisés, mâchoires serrées et regard bleu d’acier porté vers l’horizon de ses idées sans concession. Vider une salle de ses spectateurs en voulant montrer la substantifique moelle d’une œuvre théâtrale : à ma connaissance, seul un Allemand, ou à la limite un Hollandais, peut en être capable. Kurt Eschell développa donc des trésors d’ingéniosité pour faire fuir un public nanti toujours avide de « sordidisme », comme le qualifiait Raymond Carver. Dans un décor très « Berlin Alexanderplatz » (roman d’Alfred Döblin), hiboux grouillant d’asticots dodus, mouches zonzonnant et odeurs pestilentielles s’accordaient sinistrement ; et effectivement la salle se vidait à mesure que les sacs à vomi se remplissaient. Sans compter les diverses morsures de rats au préalable lâchés dans la salle et s’attaquant au public, et autres espiègleries de ce genre… J’avoue que, comme 82 % des spectateurs, je ne pus aller au bout de la représentation mais, en lisant cette œuvre de Poufetuppe aujourd’hui, je me pose une interrogation quant à sa traduction dans la langue de Goethe. En effet, la pièce originale, en français, est principalement basée sur une règle grammaticale tenant sur les mots finissant par « ou » et réunis sous la bannière du x au pluriel. J’imagine que Karl Hamburg, en charge de la traduction teutonne de « La Pièce à conviction » (« Knie Knie » en allemand), a dû s’arracher les cheveux pour trouver une règle à peu près équivalente en allemand, et qu’il ne devait plus lui en rester beaucoup sur le caillou à la fin de son adaptation…

Georgie de Saint-Maur 22/11/2016 15:32

Cher Baron,
merci de nous avoir rappelé "Knie knie" et sa désopilante mise en scène.
L'amour reste le fumoir des jocrisses.

Jérôme Pitriol 18/11/2016 23:32

Si vous voulez mon avis, on faisait peu de cas des considérations écologiques, au Théâtre de l’Egout. Ce n’est pas la première fois, en effet, que j’y note la pratique d’un carnage animal sur des espèces fort utiles à l’équilibre naturel, et ce pour les besoins d’une mise en scène par ailleurs souvent discutable, quand elle n’est pas franchement douteuse comme ici.
Je le dis sans honte : les hiboux sont nos alliés. Pourquoi les décimer sans vergogne, juste pour le plaisir de faire les malins ? Pourquoi ne pas plutôt les aider à voler de leurs propres ailes ?
Que croyez-vous qu’il advienne, monsieur Poufetuppe, une fois les hiboux exterminés à la mode de chez vous ? Eh bien je vais vous le dire. Vous laissez le champ libre à la vermine granivore, qui n’attendait que cela pour se reproduire et se multiplier à l’infini, voilà ce qu’il advient. Entendez-vous dans nos campagnes mugir ces voraces mulots ? Et quel rempart nous reste-t-il, contre l’infâme mus musculus (tristement connue sous le nom de souris grise) ? Alors que hiboux et chouettes font de ces dangereux rongeurs de très belles pelotes de réjection (commercialisées sous l’appellation « nuggets » de poulet au fast food), nous nous retrouvons bien démunis sans ces précieux rapaces pour contenir l’envahisseur. Car lorsque la souris a terminé de moissonner le blé derrière, lorsqu’elle a fini d’abolir le champ de maïs d’à côté, alors elle se masse à votre porte, et envahit votre logis par tous les trous et interstices possibles et imaginables. C’en est fini de votre tranquillité. Chaque nuit, le fromage que vous avez négligemment laissé traîner est porté disparu le matin venu. Les grappes de raisin sont déménagés grain après grain de votre corbeille à fruits. Les biscuits désertent les tiroirs. Et votre huche à pain n’est plus qu’un triste snack pour rongeurs souillons, qui consomment sur place, ou emportent pour le pique-nique, et vous règlent en urine malodorante et en petites crottes compactes et fermes. Sur place également.
Vous découvrez à l’occasion la vraie nature de votre chat : un parasite sur coussinets qui n’a jamais eu la moindre intention de vous remercier pour sa pitance par une quelconque contrepartie ; et vous finissez bien sûr par le chasser, ce qui a pour conséquence principale de vous rendre extrêmement impopulaire auprès de toute la maisonnée. Il vous incombe enfin d’éliminer les sourds petits quadrupèdes par vos propres moyens, ce qui requiert souplesse, agilité, et beaucoup de patience.
Cette critique de la Pièce à conviction n’est certes pas aussi pointue que celle que mon éminent collègue a livrée ci-dessous, mais vous me concèderez au moins qu’elle est d’utilité publique.
Il est tard, à présent, je vais prendre du repos. Je suis en paix. Dehors le hibou veille, et j’ai fait mon devoir. Bonsoir.

Georgie de Saint-Maur 19/11/2016 03:48

Cher Jérôme,
Beau plaidoyer pour les hiboux.
C'est en tant que symbole de clairvoyance qu'ils constituent l'attribut traditionnel des devins. Mais n’oublions pas : « Ô poète téméraire, qui aimes tant Rabelais et les vieux maîtres, ces gens-là ont sur toi cet avantage qu’ils finiront par user la langue française à force de la polir. »
(Charles de Coster dans La Légende d'Ulenspiegel)

Philippe Sarr 16/11/2016 17:48

« La pièce à conviction », par Pouffetupe (déformation lexicale en raison d’une dyslexie dysphonétique de « Pauvre type », accompagnée d’une perte de dents totale)…
Une représentation pittoresque du Peuple jusque dans sa chair, malade et meurtrie. Ici, le corps souffrant, précocément vieilli (le genou cagneux, les sans-dents, ode à la pauvreté et à la vieillesse). L’homme seul, l’aristo, le lettré. Face à lui, la foule bruyante et monstrueuse, l’opinion, la vox populi (ecce homo)…
Egout (nom du théâtre où se joue la pièce), renvoie à ce lieu sordide, antre de l’animalité perverse où se déversent comme sur une scène immonde nos « monstruosités ». D’ailleurs, d’emblée nous sommes fixés : le décor donne à voir dans une odieuse pénombre digne d’un Rembrandt un « infâme caboulot au fond d’une ruelle borgne » et aveugle où l’on « éructe », « s’agite », et « soubresaute » entre deux crétineries… Et tue. C’est Dante en plus noir. Diogène se promenant dans les ruelles sombres de la destinée humaine son abat-jour à la main, là où le cri du hibou (un hibou dont la chair est vieille et pourrie comme tout ce qui d’ailleurs l’entoure) à la recherche de l’homme « vrai ». Mais d’homme « vrai » il n’en est point ici bas. Encore moins dans cet endroit « crasseux » et malodorant où le Peuple, serpents grouillants, git et persiffle sur la tête (royale) de ceux qui ont abusé de lui. Peuple honni, toujours coupable, quelles que soient les époques, les normes et les valeurs, jamais comme il faut (fais pas ci fais pas ça...), et toujours sommé de se justifier, quoi qu’il fasse et pense. La vieille aubergiste qui en est le symbole, en fait les frais (normal pour une chouette-effraie) : elle devient très vite une coupable idéale, le BOUC (en plus d’être une chouette à la chair racornie) EMISSAIRE, non pas du Roi, mais de cet autre, de ce « TOUT » qui le charge de tout endosser, de se charger du poids (dionysiaque) de tous les vices de la Création! Mais, ne l’oublions pas, le peuple est avide de sang, qui plus est du sang de ceux qui l’oppriment et le jugent de manière arbitraire. Pour autant, il n’est au final jamais dupe, finit toujours pas réclamer son « du », à savoir que justice soit rendue. Tenu pour ignorant (ici, ignorer des règles farfelues), il ne prend jamais tout au pied de la lettre. Tenu pour borgne, il sait y voir clair quand il le faut, et se faire entendre.

Cette « pièce à conviction » est donc une fable politique : une généalogie, une géographie, une mécanique du Mal…

Le poète (le clairvoyant) n’est pas encore roi, nous dit-elle…

Georgie de Saint-Maur 17/11/2016 09:42

Cher Philippe,
Des genoux secs, des genoux gras, des genoux en tout cas.
Qui, effectivement, mieux que la populace est en mesure de comprendre cela ?
L’homme « vêtu à la royale » est le pivot du chameau, de son chas d’aiguille. Les hiboux sont-ils des choux ?
Poufetuppe nous susurre d’une voix baleinière le sens de son œuvre, nous sommes tous des harpons. Ou mieux des harpies, toujours en quête d’une carcasse.
Un drame politique est bien cerné. Un procès inique !
La vieille aubergiste a surtout le tort d’être vieille, même si son établissement n’inspire pas la confiance. Qui sont ces genoux sinon deux serpillières ?
Merci pour cette analyse.