Le Bonheur

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Drame en un acte de Pouffetupe.

Avec, par ordre d’entrée en scène des personnages :
- Cademouche
- Poulpiquet

*

Pantalons blancs, vestons rayés de rouge et canotiers, deux hommes dansent une joyeuse chorégraphie en faisant tourner leurs cannes.

Cademouche (exhibant un sachet de plastique transparent) — Et voilà, j’ai enfin tout mon bonheur…
Poulpiquet — Mais c’est un puzzle !
Cademouche — Eh oui, le puzzle de mon bonheur.
Poulpiquet — Tu n’étais donc pas heureux ?
Cademouche — Tu te rappelles qu’il me manquait toujours quelque chose ?
Poulpiquet — Ah oui, c’est vrai !
Cademouche — Tu te rappelles comme j’avais parfois faim et soif ?
Poulpiquet — Oui.
Cademouche — Tu te rappelles comme j’étais fatigué et comme j’avais froid ?
Poulpiquet — Oui.
Cademouche — Eh bien, c’est fini, il me suffit de reconstituer ce puzzle et mon bonheur sera complet !

Ils dansent encore un peu.

Poulpiquet (s’emparant du sachet) — Et tu crois que je vais te laisser faire ?
Cademouche — Mais que se passe-t-il ?
Poulpiquet — Tu crois que je vais supporter de te voir complètement heureux, là, juste à côté de moi ?
Cademouche — Pourquoi, toi non plus, tu n’es pas heureux ?
Poulpiquet — Mon bonheur vient de toi !
Cademouche — De moi ?
Poulpiquet — Oui. Quand je compare ta situation à la mienne…
Cademouche — Oh !

Ils dansent encore un peu.

Poulpiquet — Qu’as-tu fait pour mériter ce bonheur ? Tu as bien obéi à tes parents ? Ta famille était fière de toi ?
Cademouche — Non…
Poulpiquet —Tu as bien étudié à l’école ? Tu as bien capitulé à l’armée ?
Cademouche — Non.
Poulpiquet — Tu as été un bon chef d’entreprise ? Un patron compréhensif ? Un grand politicien ?
Cademouche — Non, mais…
Poulpiquet — Regarde-toi, là, avec ton costume fripé, tes dents jaunes et tes cheveux sales !
Cademouche — Je suis désolé.

Ils dansent encore un peu.

Poulpiquet — Alors, pourquoi aurais-tu un bonheur que je ne posséderais pas, moi, ton supérieur hiérarchique ?

Il plonge la main dans le sachet, et éparpille les pièces du puzzle.

Cademouche — Non, Poulpiquet, que fais-tu ?
Poulpiquet — Je me protège !
Cademouche (pleurant) — Mon bonheur ! Mon pauvre petit bonheur !
Poulpiquet — C’est mieux ainsi.
Cademouche — Mais je croyais que tu étais mon ami…
Poulpiquet — Tant que cela me valorisait, oui.

Ils dansent encore un peu.

Cademouche — Je croyais qu’on se ressemblait…
Poulpiquet — À part les costumes…
Cademouche — Mais justement, c’est toi qui m’avais obtenu ce travail…
Poulpiquet — Pardi !
Cademouche (se précipitant vers les pièces du puzzle) — Je vais les ramasser !
Poulpiquet (faisant un croc-en-jambe) — Pas question !
Cademouche — Si je dois vivre sans mon bonheur, je ne sais pas si je vais continuer à vivre…
Poulpiquet — Ah ?
Cademouche (brandissant un revolver) — Ou bien si je vais te tuer !
Poulpiquet — N’oublie pas que si tu me tues, tu iras en prison pour toute ta vie.
Cademouche — Salaud ! J’espère que tu le paieras un jour !

Il se tire une balle dans la tête.

Poulpiquet (pressant ses deux mains sur sa braguette) — Ah, nom de Dieu !

RIDEAU

*

La critique de Jules Cuit

Étrange pièce (qui ressemble à une pièce de monnaie) où le bonheur a deux visages. C’est ce que nous suggère, avec une certaine violence, l’auteur Miguel Pouffetupe : un côté face qui coïncide avec l’absence de tourments, et un côté pile qui aborde le contentement de l’envie nécessaire.
Rien de plus normal puisque l’aponie et l’ataraxie naissent de la satisfaction des désirs naturels, dont l’un des plus importants est sans doute l’amitié.
Une belle performance d’Eustache Demer, qui nous joue un gentil Poulpiquet tout en suggestions salaces.

*

Et vous, que pensez-vous de cette pièce ?

N’y danse-t-on pas un peu trop souvent ?
Quelles différences avez-vous remarquées entre les costumes des protagonistes ?
Et où en est le projet de biopic hollywoodien sur Eustache Demer ?

Nous attendons vos opinions tranchées en commentaires !

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Olisbos 13/05/2016 16:01

Le bonheur, le bon leurre, paronomase ou vers de vase?
Pièce particulièrement efficace et malheureusement plus réaliste que dramatique.
Qui dit rapport de forces dit également ici lutte des classes.
Métaphore du riche et du pauvre si on veut mais sans convoquer Marx à la table des négociations, il s'agit d'avantage d'une dialectique humaine. Dans le fond l'égalité est impossible vu qu'effectivement certaines soifs ou faims, parfois venant de très loin, sont plus prégnantes que d'autres. L'ambitieux a quelque chose à se prouver, l'homme simple aspire à un bonheur qui lui ressemble, sans fatras ni chichis. Les matières premières, maintenant on le sait, à l'encontre de la pensée économique libérale, sont limitées sur la surface de la terre. La loi physique des vases communicants s'applique dès lors ici encore. La richesse et la possession des uns ne peut donc exister que par la spoliation, la soumission ou la destruction des autres. C'est mathématique si je puis dire. Mais ce n'est pas tout. De cet arrangement à sens souvent unique soit lié à une "anomalie" (ou encore injustice) de naissance soit une appropriation purement physique, doit naître le sentiment de "toute puissance". Le riche, habitué à l'être souvent n'a dans le fond que faire d'une fortune qui s'accumule et qu'il n'aura jamais le temps de dépenser. Non, sa véritable jouissance consiste à constater le décalage grandissant (plus sa fortune grossit) entre lui et "l'autre" issu du vulgum pecus, minable lumpenprolétaire, minus habens rampant dans sa fange misérabiliste. Il ne peut d'ailleurs bander qu'à cette condition. C'est du sadisme et rien d'autre.
Mais pour revenir à nos moutons, nous avons effectivement ici un bel exemple, d'homme du peuple (Cademouche) s'étant fait seul, sorte de self-made man, parti de rien et de nulle part, s'étant donné pour but de réaliser son bonheur car il avait faim et soif. Et de l'autre sans doute un jouisseur, un poil cynique, Poulpiquet, mâtiné d'envie. Cette fable est un peu une allégorie du "libéralisme" (l'homme qui entreprend avec un but en tête et fait tout pour le réaliser et l'homme vivant au jour le jour, en quête d'un signe providentiel, Etat providence?. L'Homme libre de toutes contraintes mais pauvre si on veut). Oui, Poulpiquet est effectivement un cynique mais rien ne permet d'appuyer l'hypothèse qu'il provoque Cademouche afin d'en finir avec la vie. Par contre Cademouche est armé (s'attendait-il à être importuné?) et voit effectivement les provocations de Poulpiquet comme une atteinte à sa propriété.
Qui a dit "la propriété, c'est du vol" encore?

Jérôme Pitriol 12/05/2016 00:29

Je viens de lire le commentaire du Baron Psitite. C'est très pertinent. Et je ne me lasse pas de la citation de Lao She. Les mauvaises langues diront que c'est du Chinois, mais à moi ça me parle.

Baron Psitite 12/05/2016 09:19

Cher Jérôme, je n'ai qu'un seul mot à vous dire : xièxie (désolé pour la prononciation certainement fort mauvaise de ce terme qui signifie "merci" en chinois mandarin).

Baron Psitite 09/05/2016 15:08

Voici une pièce où le bonheur se déplace comme un barycentre sur le segment bien fragile d’une amitié claudiquante. Evidemment, notre nature humaniste aura tendance à plaindre ce pauvre Cademouche, gentil nigaud naïf, face à un Poulpiquet manipulateur et au final dénué de toute empathie. Deux visions totalement opposées s’affrontent ici, celle de la recherche d’un bonheur simple et presque enfantin (Cademouche ; son puzzle), et celle d’un bonheur « intéressé », se nourrissant en réalité du malheur d’autrui (Poulpiquet ; ses horribles révélations). Mais peut-on vraiment affirmer que Poulpiquet connaît le bonheur ? Je ne le pense pas. En fait, il cherche plus prosaïquement à tirer satisfaction de sa position dominante ; il se moque du bonheur, peut-être ne sait-il pas même à quoi cela ressemble. Poulpiquet est mû par ce que les Allemands nomment « Schadenfreude », ou « joie mauvaise », celle que l’on éprouve face au malheur des autres, et dont les âmes malsaines se pourlèchent. Il n’y a pas de bonheur chez lui, juste une succession de vilaines petites joies qui lui permettent de rehausser son égo (ou autre chose, quelque chose situé sous le niveau de la ceinture) en rabaissant intérieurement son faire-valoir.
Cette pièce (de monnaie), qui rappelle à certains égards la célèbre fable de La Fontaine « La cigale et la fourmi », présente elle aussi une morale. A savoir qu’il ne faut ni en tirer le côté pile, ni en tirer le côté face. Ainsi le gentil et pauvre Cademouche finit-il par se coller une balle dans la face, cependant que la joie mauvaise de Poulpiquet s’arrête pile une fois le suicide accompli. Ces deux hommes, unis dans une relation au final toxique, sont des exemples à ne pas suivre. Aussi au côté face que représente Cademouche, ou au côté pile où se dissimule Poulpiquet, je préfère nettement la tranche de cette pièce – partie souvent oubliée –, qui permet de faire rouler au mieux les choses, dans un mélange tutélaire de cynisme et de naïveté...

Je finirai en citant Lao She (1899-1966), écrivain chinois qui parla des plus misérables, dans un style à la fois caustique et bienveillant, et dont le « suicide » a très certainement été assuré par les Gardes rouges :
« Rappelez-vous ceci, mes enfants : les braves gens seront toujours la proie des crapules s’ils ne leur déclarent pas la guerre pour défendre la justice. Les braves gens seront l’arsenic de leur propre suicide si leur bonté n’est que faiblesse, docilité et lâcheté. »

Georgie de Saint-Maur 12/05/2016 15:35

Cher Baron, il faut ouvrir ici une parenthèse avec la gare du nord. Notre héros est bien Poulpiquet, rien que son nom résonne comme dut le faire le cor de Roland (que l’on n’étudie plus) à Roncevaux, lâché traîtreusement par Charlemagne qui se magnait le train en tête de convois. Ce brave Poulpiquet est un peu à la littérature ce que la « Chute de la maison Usher » est à l’entreprise de construction. Ce bête Cademouche, quant à lui, n’est qu’un de ces méprisables prolos gauchistes post-soixante-huitards, un va-nu-pieds toujours à la recherche de subsides ou d’une promotion canapé fragmentée. Il faut maintenant refermer cette parenthèse à grands coups de pied et vous dire quand même bravo pour cette analyse un peu complaisante mais tellement ritournelle. Chapeau !

Philippe Sarr 06/05/2016 13:19

Poulpiquet, Cademouche ? Deux personnages pour un couple mythique et infernal. Poulpiquet et Cademouche, c’est Hector et Ajax. Deux entités, deux monstres inséparables.
A Cademouche il manque toujours quelque chose, un « quelque chose » d’impénétrable et d’impossible à combler. A Poulpiquet, sa seule relation avec l’ami, le double dont le besoin de consolation est impossible à rassasier, suffit pleinement à combler TOUS les manques qui pourraient l’entraver, nuire et faire obstacle à son bonheur. Dés lors que ce lien menace d’être rompu, et donc l’équilibre qu’il sous-tend, le bonheur, dans ce qu’il a d’absolu, n’est plus jouable : le « riche », s’il en veut au « pauvre » d’être ce qu’il est, a besoin de lui, de celui sur lequel il aura fondé sa propre suprématie, clé de voûte d’une amitié synonyme pour lui de bien et de bonheur suprêmes. Aussi, si le « pauvre » en veut au « riche » d’être ce qu’il est, il l’a dans sa ligne de mire ! Ainsi, le « pauvre » parvient-il à combler les manques qui l’indisposent, c’est la catastrophe : la relation à l’autre, a du plomb dans l’aile, et le couple périclite…
Pour que ce dernier survive, le sang doit alors être versé, la danse se muer en danse macabre…

Georgie de Saint-Maur 06/05/2016 14:22

Cher Philippe, perspicace allusion à Hector et Ajax. Rappelons brièvement ici un des plus tragiques duels de la guerre de Troie. Le chant VII oppose Ajax à Hector, prince troyen. Le combat est coriace. Mais, alors que la nuit va tomber, Ajax et Hector conviennent de déclarer le match nul. Ils s'échangent alors des cadeaux et chacun regagne son camp. L’esprit chevaleresque qui anime la rencontre de ces deux champions contraste avec la sauvagerie indescriptible de la guerre.
Poulpiquet et Cademouche sont, à coup sûr, des « gentlemen ». Oui le sang doit être versé, comme il le fut jadis quand le vin est ciboire.
Le « pauvre » mangera le « riche ». Telle est la morale des Héraults de Zeus. Mais notre cher Poulpiquet, plus subtil, plus serpentin, parvient à une jouissance inaltérable. Miguel Pouffetupe est familier des désordres « jacquiers » et reçoit de notre bénédiction, une savoureuse revanche. Le mage enchanteur de notre jeunesse dorée déverse ses poubelles dans sa jaculation. Merci et bravo.

Jérôme Pitriol 04/05/2016 23:00

Le texte est, comme toujours dans cette anthologie, d'une remarquable efficacité. Je me permettrai cependant une petite remarque au sujet de l'auteur, ce monsieur Pouffetupe. Je crois en effet que nous avons affaire à un plaisantin. Quel mauvais goût, ne trouvez-vous pas, que de traiter ainsi notre cher bonheur. Un puzzle à reconstituer au fond d'un sac plastique ! Monsieur Pouffetupe ne sait-il pas à quel point nous y sommes attachés, à notre bonheur ? A quoi cela lui sert-il donc de nous le dénigrer de la sorte ? Comme s'il n'y croyait pas ? Tout ce qu'il vise, dirait-on, c'est notre découragement. Continuerons-nous à consommer comme avant, si nous ne courons plus après notre bonheur ? Toute notre économie repose sur lui, comme vous le savez. Tout le monde en vend. Alors que sa critique est gratuite. Notre cher, très cher bonheur... Je m'arrête ici, car, comme vous le voyez, je suis indigné.

Georgie de Saint-Maur 05/05/2016 13:07

Cher Jérôme, comme vous avez raison ! On peut facilement en vouloir à Miguel Pouffetupe d’utiliser abondamment des schémas réducteurs. Nous en avions déjà eu un bel exemple avec « La Pièce à conviction » (in « Coucous de théâtre » éd. des Penchants du Roseau) oµ il utilise le très rebattu « coup du hibou » avec des acteurs-genoux…
La certitude de Pouffetupe est que nous avons tous un seuil de bonheur qui prédétermine en grande partie notre bien-être. Or, il se trouve que ce seuil peut, dans une certaine mesure, être renégocié, pourquoi pas, dès lors, en pièces de puzzle ? De vastes pans de la recherche autour de la psychologie positive ont démontré que le bonheur est choix que nous pouvons tous faire. Et, comme l'a si bien dit le psychologue William James, "une des plus grandes découvertes de notre temps, c'est que l'humain peut changer sa vie en changeant son attitude face à celle-ci".