Quand je pense à Fernande

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Comédie en un acte de Luttu.

Avec, par ordre d’entrée en scène des personnages :
- Le souverain pontife
- Garrigou

*

Garrigou — Non, non, c’est encore pire qu’avant, Saint-Père !
Le souverain pontife — Oh, mon Dieu, je me repens ! Mais vous faites bien gonfler ma vierge.
Garrigou — Elle n’a jamais été aussi étonnante…
Le souverain pontife — Et le jour de ma bénédiction urbi et orbi, par-dessus le marché !
Garrigou — Eh oui.
Le souverain pontife — Il faut agir, Garrigou. Frappe-moi avec le petit bout de la ceinture.
Garrigou — Oui, Votre sainteté.
Le souverain pontife — Vise bien.
Garrigou — Oui, Saint-Père.
Le souverain pontife — Là-bas, sur le gland.
Garrigou — Oui, Saint-Père.

Il frappe de toutes ses forces.

Le souverain pontife — Woulou, woulou ! Et alors ?
Garrigou — Elle est toujours en érection, Votre sainteté.
Le souverain pontife — Encore ? Quelle malédiction ! Seigneur. Et quel péché ! Écoute, Garrigou, tu vas la ceinturer.
Garrigou — Oui, Saint-Père.

Il passe la ceinture.

Le souverain pontife — Et serrer le plus fort que tu le pourras !

Il serre au maximum.

Le souverain pontife — Woulou, woulou ! Alors ?
Garrigou — Alors, vous avez encore éjaculé, Saint-Père, cela fera la deuxième fois.
Le souverain pontife — Mon Dieu. Ayez pitié de votre humble serviteur…
Garrigou — Par contre, elle est toujours raide comme la Justice.
Le souverain pontife — Raide ? Mon Dieu, quel méfait ! Moi, le Pape. À Pâques. Le représentant de Dieu sur Terre. Si Jésus me voyait…
Garrigou — Pourquoi ? Il ne vous voit pas, Votre sainteté ? 
Le souverain pontife — Si, bien sûr. Jésus voit tout !
Garrigou (suspicieux) — Ah bon. Je me disais aussi…
Le souverain pontife — Je voulais dire : si l’Église catholique romaine me voyait…
Garrigou — Ah ça !
Le souverain pontife — Va donc me chercher une fourchette bien pointue !
Garrigou — Oh oui !
Le souverain pontife — Mais par le Diable, tu y prends du plaisir, vaurien !
Garrigou (hilare) — Ha ha ha !

Il part chercher une fourchette.

Le souverain pontife — Garrigou !
Garrigou — Oui, Votre sainteté ?
Le souverain pontife — En plastique la fourchette, hein ?

 

RIDEAU

*

La critique de Jules Cuit

On ne peut pas siffloter Quand je pense à Fernande sans penser immédiatement à Fernandel et à cet accent, comme dit Mireille Mathieu, « qu’on attrape en naissant du côté de Marseille ». Garrigou ne nous vient-il pas, en droite ligne, des Trois Messes basses de Daudet ?
En tout cas, une très belle performance de priapisme pour René Touffieux dans le rôle du Saint-Père.

*

Et vous, que pensez-vous de cette pièce ? 

Le procès fait à Luttu par l’Église pour blasphème et insolence était-il justifié ?
Que dire alors de sa pièce suivante, Quand je pense à Félicie ?
La performance de René Touffieux était-elle due à un problème médical ?

Nous attendons vos opinions tranchées en commentaires !

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Baron Psitite 09/04/2016 11:19

En vérité je vous le dis, cette pièce d’Arthur Luttu, sous couvert (en plastique) de railler le chef de l’Eglise catholique romaine, n’est pas aussi simple à appréhender, et pose de très nombreuses interrogations. A commencer par : qui peut bien être cette Fernande, à la simple pensée de laquelle le Saint-Père se retrouve dans une position fort embarrassante ? Est-elle sa bonne, sa maîtresse, ou alors quelque créature tentatrice que ce diable de Garrigou aurait mise sur le chemin du souverain pontife pour lui jouer un tour dont le Malin a le secret ? Cette dernière hypothèse aurait ma préférence. En effet, quel meilleur régal pour le Diable que de manipuler le représentant de Dieu sur Terre, afin de pouvoir flageller, ceinturer puis appliquer des coups de fourche sur son vit, tout en le ramenant à sa simple condition d’homme trahi par sa chair ? Un régal également destiné à amuser le spectateur (non catholique s’entend), dans une connivence malicieuse et singulièrement graveleuse, où le rire tient lieu de médium méphistophélique.
Mais pourquoi rit-on ici, quel est le ressort de cette pièce qui agit comme celui qui fait surgir le diable de sa boîte ? Comme souvent, le comique burlesque requiert une victime (ici, le pape) et un bourreau ici, Garrigou). Dans « Quand je pense à Fernande », le comique est renforcé par la simple raison que la victime demande personnellement à être fouettée et molestée, sur des bases résolument doloristes et judéo-chrétiennes. La problématique du rire n’est pas drôle ; il faut être très sérieux lorsqu’on parle d’humour. Dans son roman « Le Nom de la rose », Umberto Eco oppose Guillaume de Baskerville, moine franciscain défenseur du rire, qui voit en ce phénomène un instrument de liberté et de vérité, à Jorge de Burgos, bibliothécaire aveugle, pour qui le rire est « vile chose », « l’amusette pour le paysan, la licence pour l’ivrogne ». Dans la pièce de Luttu, nous nous trouvons à la frontière de ces deux pensées. Un voile de vérité se lève sur la soutane du pape, et se transforme en amusette pour le paysan lorsqu’il s’agit de régler ce problème érectile. Mais en fin de compte, devrait-on vraiment rire ici ? L’obtus Jorge de Burgos n’aurait-il pas raison ? Et si cette farce grossière n’en était pas une ? Et si cette pièce, sous une apparence anticléricale, se voulait au contraire bienveillante envers le chef de l’Eglise ? Et si tout ceci n’était qu’un petit cauchemar papal, à la veille de sa bénédiction urbi et orbi ?
J’ai toujours pensé que les rideaux se baissaient pour mieux s’ouvrir sur d’autres horizons, comme le soleil se couche ici pour se lever là-bas. A la fin de « Quand je pense à Fernande », je vois le rideau se baisser, et imagine alors les paupières du pape s’ouvrir. L’homme observe autour de lui, et tout a disparu : Garrigou, la ceinture, la fourchette en plastique et ces ombres étranges qui semblaient l’observer, assises devant lui… Tout a disparu hormis l’objet de ce petit cauchemar : cette érection pascale et matinale. Nous avons tous fait ce rêve, où l’on se retrouve nu, sur son lieu de travail ou à l’école. Le pape est pape, mais il n’en est pas moins homme. N’aurait-il pas le droit de rêver comme nous autres, et de conjurer ses peurs par des chemins oniriques absurdes ou licencieux ?
Peut-être était-ce là une volonté, inconsciente, de Luttu : montrer que le représentant de Dieu sur Terre est fait de la même argile que la nôtre, pour mieux nous rapprocher de lui, de ses craintes et de ses faiblesses. Mais les voies du Seigneur, et celles du théâtre, sont impénétrables : personne ne connaîtra jamais les motivations profondes qui ont conduit Luttu à écrire cette pièce peut-être plus subtile qu’il n’y paraît, et qui se trouve aujourd’hui sous clé, et certainement à tort, dans le rayon Enfer de la bibliothèque du Vatican.

Georgie de Saint-Maur 11/04/2016 03:38

Cher baron, quel point de vue original. Quel beau témoignage de reconnaissance pour notre Arthur. Quel magnifique parallèle avec « Le Nom de la rose ».
« Quand je pense à Fernande » a fait l'objet d’une analyse par Umberto Eco dans « Lector in Fabula » (traduction française chez Grasset et Fasquelle, 1985). Eco, fidèle aux intentions affichées par le sous-titre de son ouvrage (le rôle du lecteur, ou la coopération interprétative), analyse en détail la manipulation du lecteur à l'œuvre, et comment Luttu crée du non-sens en utilisant les ressorts de la dépendance à la chair, pour quelqu’un qui va (en quelque sorte) prêcher en chaire.
Tout l’humour que vous subodorez interdit ou du moins défendu n’est pas sans nous rappeler « Le Fond de la pièce », une autre comédie d’Arthur Luttu (in « Coucous de Théâtre », éditions des Penchants du Roseau 2013) où une bien nommée Fanfante donne la réplique à un morse lui aussi masochiste. Est-ce à dire que Luttu était lui-même un fervent disciple de Sacher Masoch ? La postérité en jugera.
Quant à votre audacieux plaidoyer pour le pape qui n’en reste pas moins homme, je vous applaudirai (une fois n’est pas coutume) par ce poème symboliste « Le Potier » (in « Poésie en ruines » 2012)
« Un pauvre potier, en Angleterre,
Oyait ainsi railler sa misère :
— Mon pauvre Jim, tu n’es qu’un minable,
Un simple potier misérable…
— Cela, disait-il, ne crée pas de malaise,
La Reine aussi est anglaise. »
En tout cas, la splendide facette onirique que vous avez osé déployer sous nos yeux, place votre commentaire dans le tiroir du haut. Je n’aurai qu’un mot, un seul : merci et bravo

Jérôme Pitriol 09/04/2016 10:50

A propos de la performance de René Touffieux, incarnant un Saint-Père priapique, j'en discutais hier matin avec mon ostéopathe, avec qui j'avais rendez-vous pour mes problèmes de dos. Il m'a demandé avec perspicacité si le comédien parvenait à donner au personnage toute sa dimension quand la pièce était jouée en matinée plutôt qu'en soirée. Franchement, je n'ai pas su quoi lui répondre, et je me suis contenté de m'écrier qu'il avait mis le doigt sur un détail important (en même temps que sur une cervicale douloureuse). Il me confia alors qu'il n'était pas rare qu'il reçoive en consultation des patients venant le voir pour ce problème précis. Il était obligé de leur montrer son tableau représentant le corps humain en coupe, afin de bien leur expliquer certaines différences entre muscles, os, ligaments, et autres organes plus ou moins vitaux. Il consentait généralement à les rediriger vers un spécialiste plus calé sur le sujet, mais recommandait d'essayer d'abord de bonnes vieilles méthodes artisanales, non pas celles décrites dans la pièce, mais plutôt le bain d'eau froide (environ 30 minutes à 5 °C), ou encore 10 minutes d'une émission littéraire sur France Culture.
Mais qu'en était-il de René Touffieux ? Avez-vous des informations à ce sujet ?

Georgie de Saint-Maur 10/04/2016 03:47

Cher Jérôme, la performance de René Touffieux (saluée par Jules Cuit) n’était pas le fruit du hasard ou d’un problème médical, mais d’un régime sévère que s’infligeait l’acteur. René était porté sur la gaudriole et consommait, depuis la puberté, des brouettées de céleris et de piments. Toutefois lorsqu’on lui proposa le rôle du pape, il refusa d’utiliser le subterfuge facile d’un concombre et utilisa pendant deux semaines toute une série de médicaments efficaces pour provoquer un priapisme : les inhibiteurs de type 5 aux phosphodiestérases comme le sildénafil (plus connu sous le nom de Viagra), le tadalafil et le vardénafil. Toute cette pharmacopée permit effectivement à la pièce d’entrer dans la « légende », mais lui amena de graves ennuis de santé. J’espère avoir répondu à vos attentes et vous souhaite un prompt rétablissement.

Olisbos 08/04/2016 16:44

Mon cher Georgie, je savais que votre sagacité légendaire ne manquerait pas de faire allusion à mon "savoureux nom de plume", y décelant une sorte de conversion insoupçonnée. Mais il s'agissait pour moi, par souci d'équité (pensai-je) de remettre un peu l'Eglise au milieu du vidage (de couilles en l'occurence). En outre vous savez que derrière tout "nom de plume" qui se respecte, l'enfer est toujours pavées des meilleures intentions. Bien à vous.

Olisbos 08/04/2016 01:52

Pour ma part, je trouve le procès fait à Luttu par l'Eglise absolument justifié. Cette pièce totalement à charge et à décharge aussi apparemment étant sans doute une réaction à la contre-manifestation au "mariage pour tous". Ça parait évident. Rien ne prouve d'ailleurs, si on s'arrête à ce que l'auteur a grossièrement brossé, que cette pantalonnade érectile va finalement se dissiper dans le proze d'un quelconque chérubin ou catéchumène de passage. Rien. Mais bien sûr l'ombre de l'abominable Barbarin hante encore tous les esprits. Et il ne faut pas être grand clerc pour soupçonner l'auteur, obscur tâcheron du reste abonné à l'insuccès, d'avoir saisi avec un opportunisme dégoûtant un sujet inévitablement voué à polémiques. Non, cette pièce n'a vraiment rien de révolutionnaire. Car n'oublions pas que dans ce registre, rien n'égalera jamais "la bande à Baader"... Bonsoir!

Georgie de Saint-Maur 08/04/2016 03:09

Bigre, vous soulevez un fameux lièvre, mon cher Olisbos. Effectivement le cardinal Philippe Barbarin, à l'instar d'autres prélats catholiques, a clairement pris position contre le mariage pour tous. Il s’en est expliqué car il considère cette cérémonie comme une perte de repère (entendez re-père). Votre savoureux nom de plume n’oriente-t-il pas trop ce genre de conversation (lisez con-version) ? Pour ce qui est d’Arthur Luttu, vous avez raison : grossier, bâcleur, érotomane pour freluquets, il ne s’est pas fait que des amis dans le petit monde du théâtre. Ici l’exhibition sur scène d’une grosse bite d’amarrage a encore enfoncé le clou. Cet auteur qui s’était finement distingué avec « La Pièce d’Or » dans le recueil « Coucous de théâtre », est vraiment tombé au plus bas de sa production. Merci de l’avoir souligné.

Philippe Sarr 07/04/2016 21:46

Cher Georgie,


« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’art - le théâtre en particulier, sans avoir jamais osé le demander ! ». C’est ce que l’on pourrait appeler « prendre position ». Et pas seulement, trop classique, en « missionnaire ». Car on a le choix. La possibilité de choisir son « entrée ». SON « entrée » en scène. En Cène, pour rester dans le mouv’ !
Ne nous y trompons pas, donc : si « bander » est un art - majeur, qui plus est, ne serait-ce que parce qu’il nous « meut » et nous « émeut » - au même titre que n’importe quel autre, pour un comédien, appelons-le « X » pour plus de commodité, averti, l’entrée en scène, fondamentale car elle introduit et dicte le ton, agit comme un excitant sur le spectateur – vierge, à priori – (ce que Sade avait bien compris). Spectateur innocent et objet de con-quête qu’il faudra « perforer », « féconder »… profane sinon rompu aux rituels (ici sacrificiels : le sacrifice de l’innocence). En toile de fond, une scène d’orgie en un acte donc à laquelle seront inévitablement conviés le comédien, qui aura pour tâche à la fois ambiguë et délicate de « battre le gland », le spectateur, toujours avide de jouissance, et (on est dans une relation triangulaire) le texte (je ne parle pas de l’auteur), principe de plaisir par excellence… l’idée étant de nous maintenir, cela sous l’œil complice et réprobateur de l’(H)Auteur, cet avatar co(s)mique qui voit et entend Tout, con-damne puisque sans la culpabilité du crime et le châtiment qu'il induit ( chez Luttu la ceinture et la fourchette en sont les principaux et redoutables instruments !), il ne saurait y avoir de jouissance véritable (référence à Bataille)… en émoi, dans un état d’excitation quasi priapique… et ainsi dans un Jouir quasi Absolu…

Georgie de Saint-Maur 08/04/2016 02:44

Ah oui, impossible de ne pas y voir une allusion à « l’Histoire de l’œil ». Voilà que surgissent les sourcils de Georges Bataille. Quant à notre Garrigou n’est-il pas explicitement décrit par Alphonse Daudet comme une incarnation du diable ?
La ceinture devient alors une flexible vierge de Nuremberg et la fourchette, le trident du démon.
Arthur Luttu (qui n’en est pas à son coup d’essai) est toutefois beaucoup plus modeste que ne le laisserait supposer son patronyme. Il s’agit bien dans « Quand je pense à Fernande », de faire ressortir l’érection comme une faute, mais une faute « corrigée ». Sade n’est pas très loin et ricane en tapinois. Toutefois, cette pièce mineure (mais interdite aux mineurs) n’a pas connu un succès retentissant, le public éprouvant toujours une culpabilité judéo-chrétienne incompréhensible.