Chapitre 10 : Le masque arraché

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Marc se trouve devant l’immeuble, comme prévu : il lève les yeux et regarde sa fenêtre pour la dernière fois. Il sait qu’il ne reverra plus cette façade décrépie et cette ruelle étroite ; ses yeux balaient circulairement la pénombre du quartier comme pour dire adieu à toute la puanteur et la crasse de la ville.
Dans son dos arrive en silence une calèche noire qui s’arrête sur la chaussée déserte. Le cocher tousse pour attirer son attention, Marc se retourne et un frisson le saisit. Engoncé dans un complet sombre, le petit homme pâle à la peau ridée paraît presque centenaire. Les mots sifflent de manière désagréable entre ses dents :

— Monsieur, déposez vos affaires à l’arrière s’il vous plaît.
— Vous travaillez pour Julien ?
— Évidemment. Qui d’autre se déplacerait ainsi ?
Marc charge ses deux lourds sacs de voyage, qui contiennent tout ce qui reste de son ancienne vie. Quand il s’apprête à revenir à hauteur de l’inquiétant cocher, une portière s’est ouverte.
— Monte, nous partons.
Marc se laisse guider par la voix de Julien ; il n’a pas refermé la portière que le cocher a déjà donné l’ordre aux chevaux de repartir.

L’intérieur est en bois et velours précieux : Julien se tient assis sur la banquette à sa gauche, frottant ses mains gantées de blanc au-dessus de ses jambes croisées. 
— Hector ne t’a pas fait peur, j’espère ?
— Non, tout va bien, bredouille Marc.
Les chevaux ont accéléré le train et des soubresauts se font ressentir. Julien est calme et souriant ; Marc le fixe, les traits de son visage lui semblent changés, son âge indéfinissable.
— Tu ne dis rien. Tu ne regrettes pas de m’avoir suivi ?
— Pas du tout. Je me demandais juste où nous allions.
— Dans un endroit extraordinaire, tu peux me croire. Je suis très content de faire ce voyage avec toi. Pour la première fois, j’ai un ami à mes côtés. Je prends souvent la route pour affaires, mon travail me pousse à rencontrer des gens dans tout le pays, à la longue c’est fatigant. Il n’y a qu’Hector qui me tient compagnie, mais il le fait plus par devoir que par choix. Désormais nous serons associés tous les deux. Pour toi ce sera un nouveau départ, et moi je ne serai plus seul.
Par politesse Marc rend le sourire que Julien lui adresse, mais il n’a pas pu s’empêcher de remarquer la crispation progressive des mains gantées de blanc.

Après une traversée mouvementée de la ville à la faveur de la nuit, la calèche s’est enfoncée dans les bois voisins en empruntant un chemin de terre à l’écart, martelé par les sabots des chevaux qui en arrachent des tourbillons de poussière.
— Pourquoi avoir quitté la route principale ? demande Marc.

— Il nous faut passer par des chemins oubliés pour nous rendre là où nous allons. Nous voyagerons plus tranquillement dans l’ombre, au milieu de cette nature sauvage que j’affectionne tout particulièrement.
— Tu sembles bien connaître la région…
— J’y ai souvent fait affaire, c’est pour ça que j’ai décidé d’y acquérir une résidence secondaire il y a quelques années. Je dois l’avouer, c’est surtout pour parcourir ces bois reculés que j’aime venir ici.
— Tes affaires concernent quel domaine ?
— Si cela ne te dérange pas, j’aimerais discuter d’autre chose. Mon travail m’ennuie, et ce n’est pas intéressant de toute façon.
— Parle-moi de toi alors. Ça fait longtemps que tu voyages comme ça ?
— Ma vie était bien différente avant. Je n’ai pas toujours été seul. J’avais une femme et des enfants…
Julien sort de sa poche un mouchoir brodé, qu’il passe sur ses lèvres où perle la salive. Il paraît désorienté, expire lentement, comme pour se calmer.
— Tu sais, reprend Marc, rien ne t’oblige à continuer…
— Non, c’est bon. Je pense que c’est mieux de t’en parler. J’ai perdu ma famille il y a dix ans maintenant. Je revenais de voyage, mais quand je suis rentré la maison était vide. J’ai cherché partout ma femme et mes deux fils, j’ai crié leurs noms… Au fond du jardin nous avions une vieille grange, que nous n’avions jamais utilisée, c’est le dernier endroit où je suis allé… Ils étaient là, tous les trois. Nus et immobiles. Pendus à la plus haute des poutrelles…
Des larmes montent aux yeux de Marc qui pose la main sur l’épaule de son ami.
— Je suis désolé…
— Hector, arrête-toi ! ordonne brusquement Julien.

Le cocher obéit et retient les rênes des chevaux qui coupent leur course. Julien ouvre la portière gauche, sort de la calèche et sans se retourner marche vers la forêt profonde.
— Attends ! Attends ! crie Marc dans son dos.
Rien n’y fait : il a disparu dans l’obscurité des sous-bois. Marc sort à son tour et croise le regard du cocher à l’avant.
— Venez, on doit aller le chercher !
— Ne vous en faites pas, Monsieur, ça lui arrive souvent.
La voix du cocher, tout comme son visage lugubre, ne trahit aucune compassion.
— On ne peut pas rester là à l’attendre !
Hector ne répond pas et observe Marc s’enfoncer dans les bois. La peur de l’inconnu fait battre son cœur plus fort ; des bruits étranges et indéfinissables proviennent d’entre les hauts troncs rugueux entourés de ronces. Il hurle le nom de son ami en espérant une réponse qui ne vient pas. Il ignore où il est, et la crainte de se perdre le pousse à revenir sur ses pas au bout de quelques minutes.

La calèche est toujours au même endroit : Julien n’est pas là et le cocher paraît somnoler sur son siège.
— C’est bizarre, je ne l’ai pas trouvé, vous ne l’auriez pas aperçu… Hector ! Hector, réveillez-vous !
Marc remue l’épaule du vieil homme pour le faire revenir à lui : au lieu de ça, sa tête tranchée se décroche et roule à ses pieds pendant que son corps s’affale sur la banquette. Marc laisse échapper un cri et tombe à terre. Tremblant, à genoux, il distingue avec effroi sur le chemin de terre une flaque épaisse dans laquelle goutte encore du sang. Le liquide coule lentement des longs pals aux extrémités effilées qui transpercent le flanc des chevaux ; les deux bêtes agonisent, les yeux presque clos.
Marc se relève, avec en tête une seule idée : fuir.
Il se retourne et fait face à Julien. Un sourire malsain balafre sa figure. Son visage a changé, est devenu abject, comme si on l’avait empoisonné : blême, les yeux rougis, il a les cheveux gluants d’un noyé et les lèvres cyanosées d’un pendu. Tout son corps est en décomposition ; des vers paraissent s’extraire de ses membres squelettiques et de ses vêtements vieux d’un siècle au moins. Sans que Marc ait le temps de réagir, d’une main décharnée il le saisit par le col puis l’approche de son visage. Marc sent son haleine putride, irrespirable, qui vient lui brûler les narines.
— Tu ne dis rien. Tu ne regrettes pas de m’avoir suivi ?
— Où est Julien ? Qu’as-tu fait de lui ?
— Tu ne me reconnais pas ? C’est moi, tel que j’ai toujours été.
— Qui es-tu vraiment ?
— Ton libérateur, Marc. Je te l’ai dit, ta vie va changer. Je t’offre la liberté, la renaissance. Tu en avais assez de cette vie : je suis venu t’aider à trouver le salut. Ce que je t’offre est mieux que le suicide auquel tu étais destiné : je suis venu à toi parce que ta souffrance m’a touché, pour t’offrir une nouvelle chance. Mais comme tout a un prix, je vais maintenant m’abreuver de ta mort.
— Non ! Je ne veux pas mourir ! Le comte m’avait prévenu !
— Ah ! ce cher vieux comte… Il a été mon premier disciple, ou ma première victime, c’est selon. Je me suis lassé de lui et il a fini par s’enfuir : depuis ce jour ce pauvre fou s’obstine à me mettre des bâtons dans les roues… Je m’occuperai de lui en temps voulu. Pour l’instant, c’est toi qui m’intéresses.
— Non ! Non !
L’homme serre le cou de Marc si fort qu’il entend ses os se briser, puis le jette violemment au sol. La douleur, à moins que ce ne soit la terreur qui le glace, l’empêche de bouger : il voudrait fermer les yeux mais une force qu’il ne maîtrise pas l’oblige à les maintenir écarquillés. Il voit l’homme s’enfoncer les ongles dans la figure et s’arracher peu à peu le visage, pour ensuite retourner cette étoffe de peau et de chair ensanglantée et la diriger vers lui. Il l’applique sur son visage, appuie le plus fort possible jusqu’à l’amalgamer, la fondre à sa peau à jamais souillée par cette diabolique transmutation — et à travers ce masque ignoble qui est sa nouvelle apparence à présent, Marc discerne la monstrueuse face sanguinolente de cet être qui n’a rien d’humain, et qui à pleines dents lui sourit.

Serphar se réveille en sursaut.

Des gouttes de sueur brûlantes coulent le long de son front, et un cri soudain s’arrache du plus profond de ses entrailles : « Maldoror ! »


Cyril Calvo
 

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