Chapitre 7 : Monsieur le Comte

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Il marche dans la rue d’un pas plein de lassitude, le regard perdu dans le gris des pierres et du béton ; Marc Donatier vient à peine de quitter son travail et ne pense qu’à une chose, dormir. Douze heures sans interruption passées sur un énième chantier, à user son dos sous de lourdes charges : période oblige, les travaux sont plus longs et les horaires plus rudes — le tout pour un salaire de misère. La démarche hésitante, cassé par les courbatures, il arrive au bout de vingt minutes devant son immeuble à la façade délavée. Il habite au deuxième étage, dans un petit studio peu confortable et mal insonorisé qu’il n’apprécie pas, mais il a au moins un toit au-dessus de sa tête, pour le moment. Cela fait sept ans qu’il loge ici, dans ce quartier minable. Il pensait y rester deux ou trois ans tout au plus : à l’époque, son employeur lui avait promis un avancement prochain, une évolution de carrière, et comme il était jeune et inexpérimenté il avait été assez naïf pour le croire… Des paroles en l’air, bien sûr ; Marc y repense parfois brièvement, lorsqu’il se jette sur son lit en rentrant du travail et reste de longues minutes immobiles pour ne plus avoir mal. 

Dormir. Il aimerait dormir, le plus longtemps possible. Il n’est pas si facile de fermer l’œil dans le quartier, où le bruit est permanent et le respect d’autrui une idée obsolète. Un mélange de claquements sourds, de vrombissements mécaniques, de cris et de rires incessants lui transperce les oreilles. Après deux heures d’un sommeil agité, entrecoupé de sursauts d’angoisse, il se relève finalement, ouvre une canette de bière fraîche et va s’accouder au rebord de sa fenêtre. Elle donne sur une ruelle sombre et étroite d’où l’on peut entrapercevoir le va-et-vient des passants. De parfaits inconnus pour lui, qui finissent cependant par lui être familiers : les gens mènent tous la même vie bornée que la sienne, font les mêmes choses aux mêmes heures, tous les jours. Il reconnaît la femme au teckel avec ses tailleurs chics, la vieille rombière couverte de bijoux enlacée à son mari bien plus jeune, l’homme d’affaires et la sacoche en cuir qu’il serre craintivement contre lui, le même jeune en skate-board qui zigzague et tant d’autres qu’il observe depuis sa solitude et son ennui. Marc ne saurait dire s’il les méprise ou s’il les envie, mais quand il détourne le regard et voit ensuite son intérieur terne, si déprimant, il ne peut s’empêcher de penser à quel point sa vie le déçoit…

Je n’ai jamais fait de mal à personne. Je me suis toujours bien comporté, j’ai été franc, honnête, travailleur, à l’écoute des autres, prêt à leur venir en aide quand ils en avaient besoin. Je ne suis pas quelqu’un de mauvais, aucun acte sordide ne pèse sur ma conscience. Et pourtant rien ne me réussit. Je ne mérite pas cette existence. Tout le monde s’en sort mieux que moi, alors que les gens sont si stupides, si égoïstes. Je vaux mieux qu’eux et je n’ai rien. Je vaux mieux qu’eux et personne ne s’intéresse à moi. Cette vie ne vaut pas la peine d’être vécue, elle n’est faite que de déceptions. Je ferais mieux de tout laisser tomber, de partir une fois pour toutes. De m’en aller définitivement. Ça ne sert à rien de continuer, à rien du tout… Ses pensées sont toujours les mêmes, à la longue elles le fatiguent, presque le désolent, et pour autant il n’arrive pas à s’en défaire, à les détacher, les décoller de l’intérieur de son crâne qui n’abrite plus que de la tristesse et du ressentiment.

Marc jette la cannette vide et revient à la fenêtre : il baisse les yeux machinalement et son regard se porte sur un homme qu’il n’a jamais vu et dont la mise inhabituelle détonne en cet endroit. Il est entièrement vêtu de noir, et ses habits paraissent étrangement surannés : son attention est attirée surtout par son haut-de-forme sombre et sa fine canne d’ébène sculptée. On dirait un personnage d’un autre temps, un comte, un duc ou un marquis. Il traverse la ruelle et s’arrête au milieu du trottoir, immobile au sein d’une foule clairsemée où personne ne le voit vraiment. L’inconnu lève soudain la tête, il regarde dans sa direction, comme s’il savait d’instinct que quelqu’un était en train de l’observer. Peut-être est-ce son imagination, mais Marc dans un frisson croit que l’homme lui adresse un petit signe de la main. Cet individu lui fait peur, il ignore pourquoi ; peut-être parce qu’il est trop différent des autres. Marc recule pour ne plus être vu depuis la rue, se demande si l’homme le recherche, s’il le connaît.
Une peur irrationnelle le pousse à fouiller dans sa mémoire. Aucune silhouette identique ne lui revient. Hormis les collègues du chantier, il parle à peu de gens, sort rarement et ne voit pas où il aurait pu le rencontrer. Une erreur alors ? Il devrait peut-être fermer sa porte à clé. Malgré son appréhension, il avance prudemment de la fenêtre : l’homme a disparu. Il se sent mieux et en sourit, va dans la cuisine pour se préparer à manger — quelque chose de consistant, il en a besoin. Il est en train d’ouvrir un tiroir quand il entend frapper à sa porte. Effrayé, il ne répond pas. Pense que c’est lui. Forcément lui. On frappe encore, plus fort. Il doit faire quelque chose. Attrape un couteau effilé. On frappe maintenant sans discontinuer. Il approche de la porte en serrant le couteau dans sa main droite. Derrière la voix tremblotante d’un homme âgé se fait entendre :

— Je sais que vous êtes là, je vous ai aperçu depuis la rue. Je suis l’homme avec la canne et le chapeau, je suis certain que vous m’avez remarqué. Ne vous inquiétez pas, je ne vous veux aucun mal. Ouvrez-moi, s’il vous plaît.
— Que me voulez-vous ? répond froidement Marc.
— C’est très important. Je suis venu vous avertir.
— M’avertir de quoi ?
— C’est une longue histoire. Laissez-moi entrer et je vous expliquerai tout. Parler à une porte n’est pas très agréable, surtout pour un vieil homme comme moi. 

La voix mal assurée de l’inconnu rassure Marc : il repose le couteau sur le meuble de l’entrée et se décide à ouvrir. Sur le seuil se tient un homme voûté, au teint blafard et au front dégoulinant sous de rares cheveux blancs tirés en arrière. Canne et chapeau à la main, il est bien différent de l’inquiétante apparition observée depuis la fenêtre. Marc le dirige vers la cuisine et lui propose un tabouret sur lequel il s’assoit difficilement. Le vieil homme reprend son souffle, comme si le fait de lui avoir parlé — à moins que ce ne soit la montée des escaliers —avait nécessité un suprême effort. Un verre d’eau poliment posé par Marc sur la table devant lui, il reprend d’une voix plus ferme :

— Vous devez trouver cela étrange… que quelqu’un que vous n’avez jamais vu frappe ainsi chez vous, pour vous annoncer un danger.
— Un danger ?
— Désolé, j’aurais dû faire preuve de plus de tact. J’ai perdu toutes mes manières, depuis le temps… Pour dire les choses simplement, monsieur Donatier, quelqu’un veut vous tuer.
— Vous connaissez mon nom ?
Marc recule avec méfiance, cherche de la main droite le tiroir où sont rangés les couteaux.
— N’ayez pas peur, ce n’est pas moi qui suis après vous, répond le vieil homme avec un sourire forcé. Je ne peux pas répondre à vos questions, le temps nous manque hélas. Peut-être ne croyez-vous pas aux forces surnaturelles, et vous avez raison, mais je puis vous affirmer qu’il existe un être, qui n’est pas humain, qui s’est juré de tout détruire autour de lui. Son œuvre de mort a débuté il y a longtemps, bien avant ma naissance, depuis des siècles peut-être. Il veut corrompre l’homme, vous m’entendez ? Tous les hommes ! Il est discret, perfide et méthodique, s’en prend aux faibles et aux désespérés. Il agit dans l’ombre et revêt toutes les formes possibles pour n’être jamais confondu. Son règne progresse d’année en année, le temps n’est pas un problème pour lui, il erre et répand la souffrance à sa guise, jusqu'à trouver quelqu’un qu’il puisse modeler au gré de ses fantaisies morbides. Il cherche une proie, et tout me porte à croire que cette proie c’est vous, Marc !
— Vous délirez ! Sortez de chez moi !
— Écoutez-moi, je vous en supplie ! tonne le vieil homme subitement en nage, les poings serrés. Il est en marche, vous m’entendez, il est en marche et sera bientôt  ! Il vous veut, vous faites partie de son plan.
— Pourquoi moi ?
— C’est votre détresse et votre fragilité qui l’ont attiré jusqu’ici. Vous devez fuir, maintenant. Grand nombre de personnes étaient dans votre situation et n’ont rien pu faire, surprises par sa venue. Mais vous, vous savez. Votre seule arme, votre seule chance, c’est cette maigre avance dont vous disposez. Ne perdez pas cet avantage et quittez la ville immédiatement.
— Je ne peux pas partir comme ça ! Dites-moi au moins qui vous êtes et d’où vous tirez ces informations.
— Ce serait trop long à expliquer… J’ai été comme vous à une époque, malheureux et suicidaire. Il est venu à moi comme il viendra à vous, et a détruit ma vie pour toujours. Je ne suis plus rien aujourd’hui, qu’une image incomplète de moi-même collée à la souffrance du monde. Écoutez les fourmis et les cafards, ils ont la réponse. Je l’ai compris trop tard… Vous, vous pouvez encore agir, alors partez… Partez !

Le vieillard se lève soudain, exalté et tremblant, le regard fou : Marc n’a pas le temps d’esquisser un geste qu’il a déjà quitté l’appartement. Sous le choc, il se lance à sa poursuite au bout de quelques secondes, déboule dans le couloir en criant :
— Attendez ! Attendez ! Monsieur !
Il n’y a plus personne : Marc dévale les escaliers en se demandant s’il n’a pas perdu la raison. Comment le vieil homme aurait-il pu disparaître aussi vite ? La porte close de l’immeuble est maintenant dans son champ de vision. Il s’arrête essoufflé, baisse les yeux et voit sur la dernière marche en pierre un mince halo de fumée qui se dissipe : dessous repose un amas d’insectes qui le fait frémir. Vermines et cancrelats s’agitent, se débattent : de l’amoncellement grouillant émerge un carton gris rectangulaire, pareille à une carte de visite. Marc la saisit avec dégoût. Celle-ci a été à moitié rongée, et l’on ne distingue plus que ces mots en caractères gothiques : « Comte de L ».
Marc glisse la carte dans sa poche sans comprendre et sort dans la rue déserte. Tournant la tête, il lui semble discerner, loin sur sa droite, une ombre glisser dans cette nuit de pleine lune et court à sa poursuite en direction du parc.


Cyril Calvo