Gombrowicz, le simulacre de l’absurde

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Puisque sortira bientôt une adaptation cinématographique du roman Cosmos réalisée par Andrej Zulawski, c’est l’occasion de se pencher sur celui-ci et son auteur : Witold Gombrowicz.

Certains écrivains ouvrent des brèches dans le simulacre social. Leurs œuvres sont alors des charges explosives pouvant sauver, au milieu des ruines, ce qui peut encore l’être en chacun de nous. Peut-être un semblant de lucidité, par exemple. Witold Gombrowicz est un écrivain polonais ludique et pessimiste, provocateur et pervers. Je vous parlerai plus particulièrement de Cosmos, roman métaphysique qui joue avec l’absurde jusqu’à former un univers complet et cohérent, paradoxe ultime ! Il serait inutile de vouloir en raconter l’histoire tant l’intérêt ne réside pas en elle. Le narrateur Witold et son ami Fuchs séjournent dans une pension de famille. On pourrait dire de Cosmos que c’est l’enquête pathologique de personnages dérangés à propos d’un oiseau mort et de deux bouches. La découverte par les protagonistes d’une suite de signes (un moineau pendu, une flèche sur un plafond, un bout de bois pendu à un fil, un poulet pendu lui aussi) sont interprétés comme autant d’indices menant le questionnement pseudo-policier. Une série d’hypothèses farfelues et grotesques parsème le récit, le plombant vers un naufrage morbide et drolatique à la fois. Cosmos est une sorte d’imposture visant à révéler l’immaturité et la facticité du lecteur et du monde tout court.

Le roman commence ainsi : « Je plongeai le regard dans ce fouillis de feuilles, de rameaux, de taches lumineuses, d’épaississements, d’entrebâillements, de déviations, de poussées, d’enroulements, d’écartements, de je ne sais quoi, dans cet espace tacheté qui avançait et se dérobait, s’apaisait, pressait, que sais-je ? Bousculait, entrouvrait... Perdu, couvert de sueur, je sentais à mes pieds la terre noire et nue. Là entre les branches, il y avait quelque chose qui dépassait, quelque chose d’autre, d’étrange, d’imprécis. Et mon compagnon aussi regardait cela. Un moineau. Ouais. C’était un moineau. Un moineau à l’extrémité d’un fil de fer. Pendu. Avec sa petite tête inclinée et son petit bec ouvert. Il pendait à un mince fil de fer accroché à une branche. Bizarre. Un oiseau pendu. Un moineau pendu. Cette excentricité hurlante indiquait qu’une main humaine s’était glissée dans ce taillis. Mais qui ? Qui avait pendu cet oiseau, pourquoi, quel pouvait être le motif ? » 

Roman du rien, du creux qui se pare de toutes les pseudo-significations ; c’est là tout le talent de l’auteur. Certaines situations de ce roman sont très proches de l’univers de Buñuel et de L’Âge d’or (sensualité embarrassée, absurdité malsaine des rapports humains). Le narrateur est obsédé par la rencontre possible de la bouche de Léna et de celle de Catherette, attirance et répulsion formant un climat oppressant tout au long du récit. Lynch pourrait se délecter des phobies qui émaillent les perceptions des sujets : « Cette bouche était comme trop fendue d’un côté, et allongée ainsi imperceptiblement, d’un millimètre, sa lèvre supérieure débordait, fuyant en avant ou glissant presque à la façon d’un reptile, et ce glissement latéral, fugitif, avait une froideur repoussante de serpent, de batracien, mais pourtant il m’échauffa, il m’enflamma sur-le-champ, car il était comme une obscure transition menant à son lit, à un péché glissant et humide. » Gombrowicz, ou comment la réalité la plus banale peut devenir (ou plus exactement est) loufoque, délirante, inquiétante, obsédante, si l’on ose soulever le voile pudique du réalisme classique. Supporter la prose de Gombrowicz n’est possible que si l’on admet l’idée de la mesquinerie et de l’idiotie humaine. Pourtant, son propos n’est en rien accusateur, en rien moralisateur, au contraire, il se réjouit de l’immaturité généralisée, proche d’une forme d’innocence pervertie. La partialité, la petitesse, l’insignifiance de l’histoire romancée est à transposer sur l’idée que se fait l’auteur de la « grande histoire ». Non-événement d’un monde insignifiant qui ne prend « sens » que sous le joug de la subjectivité humaine, cruelle et arbitraire.

L’observation d’un moineau pendu constitue le cœur du récit, son trou noir, sa matière noire qui constitue la trame originelle de tout l’univers se déployant autour : « « Partons ». Mais il restait là, il regardait, le moineau pendait, je restais là aussi, je regardais aussi. « Partons ». « Partons ». Nous ne bougions pas, cependant, peut-être parce que nous étions restés trop longtemps déjà et que le moment convenable pour le départ était passé... et maintenant cela devenait plus dur, plus incommode, nous deux avec ce moineau pendu dans les buissons... et j’eus l’intuition d’une sorte de disproportion, de faute de goût ou d’inconvenance de notre part... J’avais sommeil. »

Le regard de Gombrowicz vise la déformation pour mieux accoucher d’une perception authentiquement phénoménologique des événements et des êtres qui gravitent en leur sein. À trop s’y attarder, c’est la santé mentale du lecteur et de l’auteur qui sont mises à mal. Le besoin d’ignorance s’avère le pilier de la « norme ». L’insolite ouvre sur le monstre qui réside en chacun, le grotesque fait écho à l’infini au statut humain : « Tout à coup surgit une vache. Je m’arrêtai et nous nous regardâmes dans le blanc des yeux. Sa vachéité surprit à ce point mon humanité que je me sentis confus en tant qu’homme, en tant que membre de l’espèce humaine [...] Comment se comporter face à une vache ?... Comment se comporter face à la nature ? » La cohérence du « réel » est cruellement mise à terre. Gombrowicz était doué pour observer des heures durant des crochets sur les murs et imaginer le passé éventuel de la demeure supportant ces fameux crochets. Un jour qu’il se promenait à la plage, il sauva un scarabée qui s’était retrouvé sur le dos et gigotait. Il le remit sur ses pattes puis en vit un deuxième dans la même fâcheuse position : il le sauva aussi, se croyant sauvé par la même occasion via ce labeur étrange, mais une quantité astronomique d’autres bestioles, dans le même triste état, se révéla à sa vue, quelques mètres plus loin. Accablé devant une mission devenue grotesque, il partit en panique.

Gombrowicz est aussi l’auteur de pièces de théâtre (Yvonne princesse de Bourgogne). Son œuvre la plus connue demeure Ferdydurke qui a été misse à l’écran par Jerzy Skolimowski. Transatlantique est un roman autobiographique sur l’exil de Gombrowicz en Argentine en 1939 lié à l’invasion de la Pologne par Hitler. Exil qui durera 23 ans. Puis Gombrowicz dérivera vers Paris, Berlin, Vence. La Pornographie traite notamment du rapport entre la forme et la maturité de l’adulte d’une part, et de l’adolescence malléable d’autre part, rapport de force symbolique entre celui qui veut imprimer sa forme et celui qui aspire à être formé, attraction flirtant avec le vice et la vertu tour à tour. Ambivalence où tous se perdent, l’adulte dans sa fascination de l’informe, l’adolescent quant à lui piégé par la forme que tente de lui imprimer l’adulte. L’attirance qui en découle est basée sur la perte des qualités à l’origine de la relation. L’immaturité informe semble consacrée par la modernité qui ne propose plus aucun cadre structurant, qu’il soit d’ordre politique, social ou religieux.

Toute l’œuvre de Gombrowicz charrie un refus fondamental du sérieux, en quête d’une sorte d’innocence impossible, à rebours de la souffrance et de la gravité adulte. Mais guette l’infantilisme tout aussi destructeur et vide. Une impression de simulacre et de fausseté imbibe tous ses récits. L’artificialité des rapports humains saute aux yeux des protagonistes. Ses mémoires sont à découvrir pour mieux percer le mystère Gombrowicz. Son Cours de philosophie en six heures un quart est un monument d’humour intelligent. En ces temps de simulacre politicien liberticide, la lecture de cet aristocrate déchu est salvatrice.

Thomas Roussot