Épisode 4 : Un tramway nommé rejet

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Un grand chantier secouait la torpeur économique de la ville : la construction d’une ligne de tramway. Elle allait diminuer les bouchons et la pollution, moderniser la ville. Surtout, apporter un peu d’emploi local pendant quelques mois, ou même quelques années avec un peu de chance si les travaux prenaient du retard comme le veut la coutume. Avec, hélas, des effets secondaires immédiats comme pour les médocs, car sur Terre tout s’équilibre, un moins pour chaque plus.
Le moins, c’était le bruit du chantier et les bouchons monstrueux qu’il engendrait. « Combien d’années de tram faudrait-il pour compenser ce chaos ? » se plaignaient les riverains. « C’est de l’investissement à long terme », répondait le maire, pas plus corrompu qu’un autre. « Et l’augmentation des taxes foncières pour payer les travaux, ripostaient les masses laborieuses exsangues, c’est du long terme aussi ? »
Et ainsi de suite : les esprits s’échauffaient à l’instar de la météo.

Axtone Latuile, détective privé, n’éprouvait aucune solidarité avec les râleurs. Il ne gagnait pas assez pour payer des impôts et se faufilait en vélo dans les bouchons. Mieux, même ! Le chantier lui fournit du travail.
La chaleur, le ventilateur en panne, l’inaction et l’angoisse existentielle l’ayant incité à anesthésier sa conscience au moyen d’une demi-bouteille de pastis, il roupillait à son bureau quand on frappa à la porte. D’abord faiblement, une douce mélodie rythmique incorporée à son rêve, puis sèchement, la musique se transformant en cauchemar, et enfin des coups violents qui le réveillèrent en sursaut. La sonnette ne fonctionnait plus et son fumier de loueur refusait de la réparer tant qu’il n’aurait pas payé ses mois de loyer en retard. Il regarda à travers le judas et ouvrit puisque le visiteur tenace n’était pas son morpion de loueur.
Le gars était massif, énergique, énervé. Ses yeux bleus parcoururent le bureau minable. Une grimace de déception ne l’empêcha pas de s’asseoir sur l’unique chaise que lui proposa Axtone. Lui-même alla jeter un œil inquiet à la fenêtre : il craignait en permanence que le harceleur débarque pour réclamer les arriérés. Il alla s’asseoir à son bureau en boitillant, stigmate de la dernière relance musclée.
Ils n’avaient toujours pas échangé un mot, l’un énervé, l’autre ensommeillé.
— Je suis le chef du chantier du tramway. J’ai un problème.
— Un pastis ? proposa Axtone. Par contre, j’ai pas de verre…
— Non merci. Le chantier vient d’être arrêté. Je vais perdre une fortune chaque jour. Un cinglé a commencé par saboter nos engins la nuit. On a renforcé le gardiennage. Il a enlevé un ouvrier et s’en est vanté en taguant le mur du chantier. Les autres ouvriers se sont mis en grève. J’approuve la solidarité quand elle ne nuit pas aux finances, vous pigez ?
— Non.
— Vous n’êtes pas très commercial, vous ! s’emporta le chef de chantier. Vous pourriez faire semblant, au moins. Votre nom n’est pas commercial non plus. Mais vous avez une vague réputation d’efficacité. Le chantier doit repartir. Retrouvez-moi cet ouvrier !
— La police ?
— Ils cherchent, mais avec ce que me coûte chaque jour de grève, je préfère faire appel à des renforts privés. Le maire est mon beau-frère, mais il ne peut pas éviter à ma société des pénalités de retard. Ses administrés sont des moutons, mais il y a des limites…

Axtone acquiesça. C’était une affaire juteuse, comme on lui en confiait rarement.
De plus il était à sec : Madame Marie s’était montrée chiche, vu qu’il n’avait pas réussi à ramener Nadia la Roumaine.
— Vous avez frappé à la bonne porte. Je suis spécialisé dans la recherche de personnes disparues. J’ai des relations dans cette ville.
Là, il se vantait. Il était asocial, pas du tout le stéréotype du détective qui connaît tout le monde, genre il fait un pas, on lui tape sur l’épaule et on lui file un tuyau. Cependant, piqué au vif par la remarque du chef de chantier, il s’efforçait de se mettre en avant. Il lui restait un peu d’orgueil, malgré tout.
Il entreprit de prendre des notes pour paraître sérieux et appliqué. Il l’était, mais les apparences jouaient souvent contre lui.
— Pourquoi en veut-on à votre chantier ? Avez-vous reçu des menaces ? Du racket, peut-être ?
— Une association de riverains rétrogrades s’est constituée pour s’opposer au tramway. Nous avons reçu des lettres anonymes. Paraît-il qu’on fait trop de bruit… Les bulldozers en marche arrière émettent une alerte sonore très puissante, encore une réglementation inepte. La police pense que ces lettres sont un leurre destiné à l’égarer.
— Il ne faut négliger aucune piste, décréta le détective. Dans quelle direction cherchent-ils ?
— Eh bien, c’est embarrassant…
— Vous pouvez vous confier à moi, susurra Axtone en prenant la posture du médecin de famille qui s’adresse à une gamine de quatorze ans syphilitique.
— Une rumeur prétend que mon beau-frère n’aurait pas payé à tous les intermédiaires les sommes officieuses habituelles.
— Les pots-de-vin ?
Le chef de chantier eut un sursaut comme si Axtone venait de le gifler. Celui-ci enchaîna :
— Cette hypothèse rejoint la piste du racket. Je sais comment procéder.
Il n’avait aucun plan, mais tentait de faire passer sa maladresse.
Ils se mirent d’accord sur les détails pratiques. À la fin de l’entretien, Latuile lui montra la photo de sa fille disparue. Le client fit la moue de l’ignorance. Pas grave, à force de chercher des personnes disparues, Latuile tomberait un jour sur elle.
C’est ce qui le faisait tenir. Jusqu’au drame, sa vie n’avait été qu’une suite de renoncements. Il était résolu à persévérer pour elle, avec l’aide d’un peu, beaucoup, passionnément de pastis. La folie, il s’efforçait de la tenir en respect.

Axtone quitta son bureau pour aller interroger les ouvriers. Désœuvrés, ils se montrèrent loquaces. Quelqu’un s’était introduit sur le chantier plusieurs fois la nuit pour voler et saboter. Pire, la veille, un des leurs avait disparu en fin de journée, vers 14h, parce que quand le soleil plombe, on commence un peu plus tôt et on termine beaucoup moins tard. Axtone se sentait en phase avec eux. La chaleur empêche le moindre effort.
Il était à peine 11h mais son corps luttait déjà contre les conditions météo adverses de cette fin de juin caniculaire. Ses congénères se réjouissaient de la longueur des journées ; pour lui, tous les jours se traînaient en longueur. Il aurait voulu faire une sieste. Le regard insistant et plein d’espoir du chef de chantier l’en dissuada. Se sentir utile le tenait éveillé.
Il jeta un coup d’œil aux lettres anonymes en grimaçant : la presbytie commençait à se faire sentir, mais pas question de porter des lunettes. Il souffrait d’une apparence miteuse et refusait d’y ajouter l’adjectif « sénile ».
— Qu’en pense la police ? demanda-t-il après s’être massé les yeux.
— Ils ne me les ont pas demandées. Au fait, ils ont reçu des renforts : mon beau-frère connaît le ministre de l’Intérieur. Par contre, impossible de savoir où ils en sont. Secret de l’enquête.
— J’ai mes entrées dans la police, je vais faire le point avec mon contact.
— J’imagine que comme beaucoup de privés, vous êtes un ancien flic.
— Je suis un ancien de tas de choses, mais pas ça, heureusement.

La soif et la fatigue le taraudaient quand il arriva à vélo à la mairie. Ce qu’il appréciait avec la petite reine, c’est l’air conditionné de série, qu’on nomme vent apparent. Le capitaine de police Fritz était en train de descendre les marches de l’hôtel de ville en compagnie de deux hommes à l’allure athlétique et au regard bovin.
— Capitaine ! Je suis mandaté pour retrouver l’ouvrier kidnappé. Vous travaillez sur cette affaire ?
— En effet, soupira Fritz en lissant machinalement sa moustache de belle facture. Nous sommes sur le point d’aboutir, Latuile. Alors ne venez pas piétiner mes plates-bandes prêtes à fleurir.
— Par ce temps, je les arroserais plutôt. Rappelez-vous que nos intérêts convergent.
Fritz haussa les épaules d’indignation.
— Où allez-vous ? interrogea-t-il.
— Interviewer le maire.
— Il n’en est pas question ! aboya le policier. Écoutez, avec le ministre sur le dos et la chaleur, ma patience en a pris un coup. Alors voilà le topo : ne vous approchez pas de la mairie ou je vous fais mettre en prison pour dettes.
— Capitaine, révisez votre grimoire pénal : on ne met plus les gens en prison pour dettes depuis longtemps.
— Ça reviendra. En attendant, disons : « Entrave à l’enquête ». Avec garde à vue comme apéritif. Sachez que j’ai fait placer le maire sous protection policière. Chasse gardée.
Fritz l’avait frappé où ça faisait mal, « l’apéritif ». Violence policière verbale.
D’ailleurs, à la réflexion, Axtone arrivait après la bataille pour la piste du maire. Il devait sortir des sentiers battus s’il voulait devancer les cohortes des forces de l’ordre. Un homme seul, perspicace mais plombé par quelques faiblesses, face à une armada de fonctionnaires de police à l’esprit opaque mais disposant de moyens énormes : voilà un défi qui lui plaisait.
— Je me rends ! La liberté s’estompe quand la sécurité des personnes est en jeu.

Après un déjeuner sobre, il se rendit sur le chantier vers 14h. Les ouvriers en grève quittaient le lieu de travail, dégoulinant de sueur, d’ennui et d’inquiétude pour leur camarade.
— Nous allons provoquer le ravisseur, annonça Axtone au chef de chantier. Faites tourner les bulldozers comme si le chantier reprenait.
— Cela pourrait être dangereux pour l’otage.
— Pas si c’est une histoire de corruption. Et si c’est un déséquilibré, ne rien faire présente au moins autant de risque.
— Avec quel personnel, faire semblant de repartir ? Un seul bulldozer ne serait pas crédible.
— Votre beau-frère pourrait vous prêter quelques employés municipaux désœuvrés, en cette période estivale peu propice au labeur.
Le chef de chantier l’appela. Trois gars arrivèrent dans l’après-midi. Axtone n’en pouvait plus de la chaleur et du manque d’alcool. Il tenait pour sa fille et pour le défi. D’une main tremblante, il montra la photo de la disparue aux trois conducteurs de bulldozer. Négatif.
Les quatre hommes se mirent au travail simulé. Le vacarme effroyable des engins de chantier, surtout en marche arrière, le fit presque basculer dans le camp du preneur d’otage.
Il demanda ensuite au chef de chantier d’alléger le gardiennage pour la nuit, de manière à surprendre le malfaiteur.
— Vos méthodes sont complémentaires de celles de la police, approuva le chef de chantier. J’ai été bien inspiré de faire appel à vos services.
Il lui donna accès à une cabane de chantier et lui tapa sur l’épaule en guise d’encouragement.
Axtone avait beau se triturer les méninges, il ne voyait pas qui pourrait aller jusqu’à enlever un ouvrier pour faire arrêter le chantier. Un homme sensible au bruit, même déséquilibré, n’en viendrait pas à une telle extrémité. Et la thèse des pots-de-vin, il n’y croyait pas non plus : ce genre d’aléa se règle en amont et de façon plus feutrée ; en outre, le maire avait une réputation d’intégrité, autant que la chose soit possible pour un politicien, bien sûr.

La nuit venue, avec son appareil photo, sa matraque télescopique et son lance-pierres, il se tint prêt à surprendre le flagrant délinquant. La soif, l’ennui et le froid le saisirent traîtreusement pendant qu’il montait la garde. Se sentant investi d’une mission divine, pas moins, il avait réussi à rester à l’écart de toute boisson fermentée pendant la journée (sauf au petit déjeuner, le pastis étant un excellent substitut du café, mauvais pour le cœur selon ses convictions médicales iconoclastes).
Oui mais voilà, il était en manque. D’une main fébrile, il fouilla le bureau de la baraque et découvrit un fond de gnôle infâme qui lui sembla le summum de la gastronomie liquide. Bref, il s’endormit. Au matin, le chef de chantier le réveilla en le secouant. Un bulldozer particulièrement puissant, bruyant et polluant, avait été saboté pendant la nuit.
— Vous n’êtes qu’un bon à rien ! hurlait l’homme gravement déçu.
Embarrassant, mais le détective souriait : il avait trouvé le coupable.
— Et ça vous amuse en plus ? Viré ! Je vous enverrai un chèque, le salaire de l’ivrognerie. Ah ! Cette fois la police va comprendre qu’on a affaire à un déséquilibré. 

Axtone prit un petit déjeuner anisé au bistro puis passa chez lui prendre une douche, se raser et changer d’apparence : paire de grosses lunettes et perruque. Il se fit ainsi passer pour un des pléthoriques employés municipaux et réussit à obtenir un tête-à-tête avec le maire.
Il apprit que contrairement aux affirmations du chef de chantier, c’est la mairie qui devait payer des indemnités de retard pour l’arrêt du chantier. De plus, point important, l’individu qui avait enlevé l’ouvrier exigeait du maire en personne une forte rançon pour relâcher son otage.
— Votre beau-frère a-t-il des raisons de vous en vouloir ? interrogea le détective.
— Non, répondit le maire. Il est de la famille.
— Justement…
— Maintenant que vous m’y faites penser, nous avons eu un conflit à propos d’un héritage familial.
— Il vous en veut. Richesse et puissance, les deux mobiles des hommes… Il est jaloux de vous.
À ce moment, Fritz entra dans le bureau du maire. Son visage devenu rouge brique indiquait qu’il avait percé à jour le déguisement du détective.
— Latuile ! Je vous avais prévenu ! Au poste !
— Un instant, s’interposa le maire. Monsieur Latuile, voulez-vous répéter vos soupçons au capitaine de police ?

Homme d’action à l’occasion, Axtone avait décidé de laisser cette fois la police travailler. La chaleur et la diplomatie le motivaient. En laissant Fritz tirer les marrons du feu, il améliorait leurs relations.
Le capitaine de police fit surveiller le chef de chantier. Il le prit en flagrant délit, en train de remettre de l’argent à l’ouvrier disparu, dans un hôtel de la région. La police et le détective se partagèrent la gloire de la résolution de cette affaire. Le maire octroya une bonne récompense à Latuile.
Au cours d’un repas de gala, occasion rarissime dans la vie solitaire d’Axtone, le maire lui demanda :
— Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Pourquoi mon futur ex-beau-frère vous a-t-il embauché ?
— Il tenait à faire accréditer par la police la thèse d’un riverain déséquilibré aux oreilles très sensibles. Il voulait porter les soupçons ailleurs : sachant que s’il était soupçonné, la police creuserait et trouverait. Il a lui-même saboté le bulldozer pendant que j’étais censé monter la garde. C’est lui qui s’introduisait sur le chantier la nuit les autres fois aussi.
— Ces soupçons, justement, comment vous sont-ils venus ?
— Je me suis endormi après avoir bu un simple doigt d’alcool. Il m’en faut bien plus. De plus, je n’ai même pas entendu le bruit du sabotage du bulldozer. Le fourbe connaissait ma faiblesse. Dans le bureau qu’il avait mis à ma disposition, il a laissé traîner une bouteille d’alcool avec un somnifère dedans.


Lordius

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Calvo Cyril 31/10/2013 22:04


Définitivement fan !!! J'adore