Épisode 20 : La clinique était louche

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Parmi les valeurs d’Axtone figurait en bonne place la reconnaissance. Or Carlo lui avait sauvé la vie. Oui, ce beau salaud avait tué sa femme adultère. Oui, le nettoyeur avait aussi liquidé pas mal de truands concurrents de Roy. Mais Axtone lui était redevable. Il allait payer sa dette en s’occupant de la santé de ce fumier.

— Mon ex-mari n’habite plus ici.
— Mais où exerce-t-il ? croassa le vieillard voûté appuyé sur sa canne.
— Le conseil de l’ordre des médecins lui a retiré son autorisation d’exercer.
— Mais quel malheur, ma bonne dame ! Le professeur Marquette était si brillant.
— À qui le dites-vous… Je souffre pour lui et pour ma pension alimentaire.
— Il m’a sauvé de la paralysie. Aucun autre toubib n’était foutu de m’opérer. Y a pas un meilleur as du bistouri dans tout le pays ! C’est lui que je veux. Personne d’autre ! M’en fous du conseil trucmuche. Les conseilleurs sont pas les payeurs si je peux plus gambader, pas vrai, Madame Marquette ? Où est-il ?
— Il travaille dans une clinique vétérinaire située dans la zone industrielle de la ville. Elle a un nom bizarre : La clinique vétérinaire de l’étalon.
— Ma bonne dame, vous me sauvez la vie ! brailla Axtone. Lui seul m’opérera. Personne d’autre. Vous m’entendez, ma bonne dame ? Vous m’entendez ?
— On entend que toi, ducon ! râla un voisin de palier à travers sa porte.

Axtone était déjà passé devant cette clinique quand il faisait ses cinquante kilomètres de vélo éthylofuges. Il y alla en bus pour coller à son personnage de vieillard souffreteux. Plus question de se balader à visage découvert tant que le prédateur aux griffes de poinçon rôdait. Retraité, clandestin, en cavale, undercover, n’importe qui mais surtout plus Axtone Latuile.
La clinique occupait une partie d’un immense entrepôt de plain-pied. L’extérieur ne payait pas de mine, avec ses murs de béton nu et son toit de tôle ondulée. La salle d’accueil frappait par sa hauteur de plafond : plus de trois mètres cinquante. Soignaient-ils des éléphants ? Peut-être pas mais Axtone eut la surprise de voir arriver un homme tenant un cheval par une longe. Il consulta une plaquette commerciale et comprit le nom de la clinique. Des chevaux de course et de dressage célèbres venaient de fort loin pour se faire rafistoler par le professeur Marquette, chirurgien émérite qui avait décidé de mettre ses talents au service des animaux, une reconversion prospère.
Une dame patientait sur une chaise, un chien sur ses genoux. Axtone s’approcha du comptoir de l’accueil tenu par un homme en costume-cravate qui aurait bien eu besoin des services du professeur émérite. Il était bossu et le côté gauche de son visage était hachuré par une grande cicatrice. Comme hôte d’accueil, il y avait mieux.
— Bonjour, jeune homme. J’ai besoin de me faire opérer par le professeur.
— Il ne traite que les animaux. Vous êtes dans une clinique vétérinaire.
Sa voix chuintait. Apparemment, la cicatrice n’était pas qu’externe.
— Il m’a sauvé. Je n’ai confiance qu’en lui. (Puis, plus bas.) On peut s’arranger. J’ai de quoi payer.
— Le docteur va vous recevoir. Je vous donne un rendez-vous. Votre nom s’il vous plait ?
Axtone donna un patronyme quelconque, Legrand, et s’en alla. Il avait suffisamment tâté le terrain. Marquette ne semblait pas effarouché par une opération hors protocole.

Il se rendit chez Madame Mangin qui lui fit une scène parce que son mobile était éteint et qu’elle avait besoin de pouvoir le joindre à tout instant.
Hors de question de lui donner le numéro de Gilles Jimenez. Il laissa passer l’orage ; cette ambiance lui rappelait son mariage ; il comprenait mieux pourquoi Mangin avait eu besoin de prendre la fuite quelque temps. Il regrettait maintenant de lui avoir cassé le tibia. Pour se racheter, il prenait soin de sa femme.
Après la consultation à l’hôpital et les courses, il fit un peu de ménage parce que la malade avait grand mal à se déplacer. Ensuite, il décida de suivre les conseils de Fritz : s’informer. Les Mangin ne disposaient pas d’un accès Internet WiFi. Il descendit donc acheter le journal, comme au siècle dernier.
Il se rendit directement à la rubrique des faits divers. Plusieurs sans-abri avaient disparu dans différents quartiers de la ville. Un homme avait été retrouvé mort dans la rue, lardé de coups de poinçon d’après le médecin légiste. Poinçonneur réglait ses comptes et exposait les victimes pour faire régner la terreur. Bon sang ! Et si c’était Roy la victime ? Vite, il l’appela. L’Italien décrocha.
— Roy ! Je suis content de vous joindre. Avez-vous lu le journal ?
— Oui. Pas au téléphone. Rendez-vous à l’endroit habituel.

Axtone se rendit au square de la Liberté Sécuritaire. Roy l’y attendait en fumant. Aucun garde du corps dans les environs, cette fois. Ils étaient tous morts ou blessés. La pupille atone, Roy le regardait arriver sans le voir. Axtone sourit : son déguisement était vraiment bon pour tromper ainsi un ami.
— Roy, c’est moi.
— Dio buono ! Axtone…
— Alors, quelle information ne peut-elle pas transiter par le téléphone ? demanda Axtone en s’asseyant sur le banc sans faire la bise pour ne pas montrer qu’ils se connaissaient bien.
Roy regardait à gauche, assis à un bout du banc, lui à droite, à l’autre bout. Comme dans un film d’espionnage, l’agent secret et son officier traitant. Bientôt, ils allaient mettre au point le protocole de la boîte aux lettres morte. Tant que c’était que la boîte…
— Carlo a été saisi d’une vive et regrettable pulsion de vengeance après l’embuscade de l’hôtel. Sans m’en informer au préalable, il a nettoyé l’homme que vous avez capturé. Il a imité la manière de notre ennemi puis a abandonné son cadavre en évidence. Le naïf espère faire porter le chapeau à qui vous savez. Carlo n’est plus fiable depuis sa blessure.
En tout cas, sa main gauche qui avait tenu le poinçon valait bien sa droite.
— Il n’est plus un ami ?
— Non. Je le déplore. Il faisait presque partie de la famille.
— Vous allez l’éliminer ?
— Axtone, vous ne pensez pas qu’il y a assez de morts comme cela ? Je lui laisse sa liberté. Il a rendu des services à l’organisation.
Axtone indiqua à Roy la clinique chirurgicale qu’il avait dégotée pour Carlo.
— Et les clochards disparus ? s’enquit-il ensuite.
— On parle d’un déséquilibré cannibale. Je crois que je vais quitter la ville le temps que notre ennemi fasse de même ou soit arrêté par la police.
— Ne faites pas ça ! Votre business… Le territoire… Votre… Votre réputation…
Peu de temps auparavant, Axtone avait souhaité rompre les ponts avec Rosso. Maintenant, il ne voulait pas se retrouver seul, tout nu, dans cette ville où le traquait Poinçonneur.
Surpris, Roy le dévisagea. Il réfléchit, le temps d’une cigarette.
— Oui. Je dois m’accrocher. Vous avez raison. Je n’ai plus d’hommes de main, mais il me reste des contacts, de l’argent, des armes. Et vous…
Axtone passait après les contacts, l’argent et les armes. Non, Roy avait gardé le meilleur pour la bonne bouche. Il conclut qu’il n’était pas un contact comme les autres, il valait mieux que ça. Ainsi donc, le détective s’aperçut qu’il accordait une importance croissante à l’estime de l’Italien.
— Vous êtes pressé ? demanda Latuile.
— Non.
Roy lui tendit son paquet de cigarettes. Axtone déclina d’un geste et sortit une flasque de pastis pur. L’un fumait, l’autre buvait, tous deux réfléchissaient à la manière de débusquer leur ennemi commun.

Comme Roy, Axtone n’aimait pas mêler les femmes aux affaires sanglantes des hommes. Hélas, il ne faisait pas souvent ce qu’il aimait. Assis à la table du salon d’Amanda, il fixait l’écran de son PC portable. Le point rouge restait immobile sur la carte de la ville. Le détective avait glissé un traceur GPS dans la valise de Zoé Klump (en plus du micro sous la table). Il éteignit son ordinateur et se rendit à vélo à l’endroit indiqué par le logiciel accessible via Internet. Il ne tarda pas à réaliser que la valise se trouvait dans la grande décharge municipale située sur la rive du fleuve.
Fin de la piste : soit Zoé avait jeté sa valise avant de décamper, soit Poinçonneur s’était débarrassé de la demoiselle, la valise faisant dans cette hypothèse figure de perte collatérale.
Autre perte collatérale : Carlo. Axtone apprit par Roy qu’il avait disparu de la circulation. Poinçonneur et sa bande avaient dû lui régler son compte. Le détective s’étonnait cependant que leur ennemi n’expose pas le cadavre pour leur inspirer la terreur.
Axtone occupait son temps entre ses deux planques, aidant la malade dans l’une, faisant son devoir non-conjugal dans l’autre. Le reste du temps, il dépensait l’argent de Roy en pastis dans l’espoir de trouver une idée pour faire avancer le schmilblick. Il appelait ça l’inspiration, comme pour les artistes créatifs. 

Il revit Roy sur le banc d’amitié, dans un autre square pour ne pas se faire repérer. L’Italien ne voulait plus utiliser le téléphone par crainte de se faire géolocaliser ou écouter. Aussi, ils se donnaient un rendez-vous à chaque fois dans un lieu et à une heure différents.
Ce matin, Roy était d’humeur joyeuse, pas seulement parce que l’été approchait. Oublié, son meilleur exécuteur porté disparu. Axtone aurait aimé se mettre à la recherche du nettoyeur parce qu’il n’aimait pas les disparitions et surtout parce que cette investigation aurait pu le mettre sur la piste de Poinçonneur. Hélas, vague à l’âme et alcool généraient chez lui une torpeur peu propice à l’action.
Roy se félicitait d’avoir suivi les conseils d’Axtone. Il s’était accroché, il s’était battu et avait réussi à convaincre son lointain cousin Guido de lui céder ses affaires et de se retirer. Au cours d’une explication franche, il avait su trouver les bons arguments, notamment une balle dans la jambe.
— Je suis en train de remonter la pente, mon ami, exultait-il. Avant de lui payer le billet d’avion pour la Sicile, je vais déposer Guido à la clinique vétérinaire pour soigner sa jambe et cicatriser nos querelles : la famille, c’est important.
Il se sentait tellement bien qu’il avait arrêté de fumer. Axtone au contraire s’enfonçait. Encore le principe de compensation.
— Les amis aussi, rebondit Axtone en refermant sa flasque désormais vide.
— Bien sûr. Tenez, quelques billets pour vous aider puisque vous êtes dans l’impossibilité d’exercer votre noble profession. Ah, Axtone ! Je me réjouis d’être de vos amis. Je crois que je vais vous trouver une place dans mon organisation. Je suis en train de restructurer les affaires de Guido.
— Votre confiance m’honore et me va droit au cœur. Mais je n’y tiens pas. Il est bon que certains de vos amis restent dans la légalité. Je n’aurais pas les nerfs pour travailler dans votre organisation.
— Je comprends. Il est vrai qu’il faut une mentalité particulière. Très particulière, je l’admets. Bon, je dois filer, j’ai du pain sur la planche.
Ils fixèrent les modalités du prochain rendez-vous puis, à son regret, Axtone resta seul sur le banc. Il n’aurait eu qu’un « oui » à dire à Roy pour qu’il devînt banc d’infamie. Il lut le journal. Il était question de SDF, non pas disparus mais apparus. Avec le défaut de paiement des caisses de retraite, de plus en plus de gens se retrouvaient à la rue. Il y avait même quelques manifestations qui dégénéraient en émeutes. Bref, le climat socio-économique était catastrophique.
Il jeta le journal : c’était trop déprimant. Il avait l’impression de vivre la fin tragique d’une grande civilisation, une version moderne de la chute de l’Empire romain.

Deux jours après, il rencontrait de nouveau Roy. Cette fois, c’était dans un fast-food noir de monde, pour se fondre dans la masse. Tiré à quatre épingles, Roy n’était pas dans son élément. Il faillit demander des couverts pour manger son hamburger. Le bruit, l’odeur du graillon et la promiscuité le dérangeaient. Axtone en revanche dévorait à belles dents : son dîner de la veille avait été liquide.
— Mon cousin Guido a disparu…, lâcha Roy.
— Qu’en dit la clinique ?
— Je ne sais pas. Il a refusé que je l’y accompagne. Il a préféré prendre un taxi. Le personnel de la clinique ne me répondra pas, il se réfugiera derrière le secret professionnel. De plus, je ne tiens pas à me faire repérer. Si ça se trouve, il a pris la tangente.
— Croyez-vous ? Deux personnes disparaissent aux abords de cette clinique. Deux marginaux…
— Comme les sans-abri ?
— Vous commencez à comprendre…
— Mais les médias ne signalent plus de disparitions de clochards, rétorqua Roy.
— Il y en a tellement qui se déversent dans les rues avec la crise de la dette. La disparition d’une poignée passerait inaperçue. Nous devons enquêter sur cette clinique. D’autant que les premières disparitions de SDF ont coïncidé avec la remise en liberté de qui vous savez.
— Vous pensez que notre adversaire pourrait être en cheville avec la clinique ? Pourquoi ?
— Il a pu être blessé dans la tuerie de l’hôtel. Il serait tombé nez à nez avec Carlo.
— Possible… Ça vaut le coup de creuser, en effet. Qu’entendez-vous par enquêter ?
— Nous allons surveiller les entrées et sorties de la clinique. Il faudra se relayer. Je préfèrerais ne pas mettre vos amis dans la confidence.
— Entendu, monsieur le détective. S’ils s’en sont pris à mon cousin et à Carlo, je serai dans l’obligation de sévir. L’honneur le commande.
— Et la réputation ?
— Et la réputation.
Il finit son hamburger, s’essuya précautionneusement les mains avec une serviette en papier puis déclara :
— Je vais commander un second hamburger. Je n’aurais pas cru que ce soit si bon, dans ce genre d’établissement.


Lordius

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Lordius 20/02/2014 15:23


Bravo Cyril ! Ça, c'est de l'immersion dans une histoire :)

Calvo 18/02/2014 20:46


J'ai lu  tout en dégusatant un bon burger également : )


J'étais avec Axtone et Roy... Excellent !