Épisode 17 : La réclusion

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Rosso versa du pastis dans un gobelet en plastique et le présenta à Axtone. Celui-ci gémit et grimaça ; la brûlure de l’alcool lui donna un coup de fouet. Roy déplaça la chaise et s’assit en face de lui. Il le surplombait. Son visage était grave.
— Axtone, vous souvenez-vous de nos accords de travail ? Je n’exige pas grand-chose des amis, il me semble. Pas de relations avec la police. Comme vous n’êtes pas dans votre assiette, je répète : pas de relations avec la POLICE.
Il avait élevé la voix pour la première fois depuis qu’Axtone le connaissait, sur le dernier mot. C’était sa façon de faire une colère terrible. Axtone ferma les yeux. Il se demandait si la colère rentrée de Roy n’allait pas être plus dangereuse pour sa santé que celle démonstrative de Georges. Il garda un silence prudent. C’était pas son jour ni sa nuit.

Roy se leva et se saisit du couteau de Georges. Il revint s’asseoir.
— Un laboratoire de fabrication de substances dopantes vient d’être démantelé par la police. Je ne vous apprends rien, n’est-ce pas ?
Axtone ne répondit rien, feignant une lassitude extrême.
— Or j’avais des parts dans ce business. Et qu’apprends-je ? Le labo est tombé sur l’information d’un indic. Et cette balance, c’est VOUS !
Cette fois, Axtone se devait de devenir bavard. La peur de la mort chassa le brouillard de son esprit ; l’adrénaline anesthésia son corps perclus. Il raconta toute l’histoire. Il but une rasade de pastis avant la conclusion de sa plaidoirie qu’il espérait vibrante — sa dernière chance.
— J’ignorais que le labo vous appartenait. Jamais je n’aurais cherché à vous nuire. Si j’avais su, je me serais arrangé autrement. Je ne l’ai pas fait par moralité, ni même par intérêt pour une fois. Juste pour sauver un jeune. Enfin, essayer au moins… Je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle entre ce gosse et ma fille.
Roy se passa la main sur la bouche, pensif.
— Il n’est pas acceptable qu’un ami soit informateur de la police.
— Vous-même, vous avez bien un informateur au sein de la police. Sinon vous n’auriez pas su qui avait renseigné les flics.
— Ça marche dans l’autre sens. Mon contact me renseigne. Je le paie. Je lui rends des services.
— Moi aussi, mon contact me renseigne à l’occasion. D’autre part, en fonction des renseignements que vous lui demandez, vous ne croyez pas que votre contact en apprend sur vos affaires ? Ces relations sont toujours dans les deux sens. Un autre point : moi aussi, je peux vous aider indirectement si j’apprends des choses vous concernant par mon contact. Si nécessaire, je peux aussi l’induire en erreur pour vous aider, qui sait ?
Roy se leva et détacha Axtone à l’aide du couteau. Le détective était tellement abruti qu’il ne sentait même pas l’ankylose.
— Voilà ce que nous allons faire pour rester amis, dit Roy du ton solennel qu’il affectionnait. Vous ne fournirez plus jamais d’information à la police sans m’en avertir auparavant. Dans le cas contraire, je perdrais la face auprès de mes amis. Je serais donc contraint de faire intervenir Carlo. Avez-vous remarqué comme il y est disposé ?
Roy se baissa, ramassa le morceau de dent cassée, l’essuya avec son mouchoir et le déposa dans un tiroir du bureau.
— La cassure est nette : vous pourrez vous la faire recoller par un dentiste. Votre dent n’aura plus la même solidité, mais c’est bien moins onéreux et plus rapide qu’un implant. Je vais vous conduire à l’hôpital si vous évitez de saigner sur la banquette de ma voiture. Vous ai-je déjà dit que j’aime la propreté ?

À l’hôpital, Axtone se rendit compte qu’il avait zappé un élément important du drame de la soirée. Impossible de s’en rappeler, avec l’avalanche de coups qu’il avait encaissée. Des horions, aurait dit la pédante Madame Dupont. On lui donna un cachet et il s’endormit. Il se réveilla en sursaut au petit matin. Il avait mal partout mais l’adrénaline le fit bondir du lit.
La nuit lui avait porté conseil : « Elle a payé », avait dit le gros Georges. Amanda ! S’il lui avait du mal, Axtone le… le… Non, il n’avait pas le tempérament vindicatif. Et surtout il avait peur, à présent.
Son mobile était resté au bureau. Il s’éclipsa de l’hôpital. La tête lui tournait, seule l’inquiétude le tenait debout.
Malgré l’urgence, il prit de grandes précautions avant d’entrer dans son bureau. Il observa longuement les environs avant de pénétrer dans l’immeuble vétuste. À l’intérieur, il rasa les murs, prêt à déguerpir à la moindre alerte. Enfin, il bondit dans son local, verrouilla la porte et récupéra ses deux armes, matraque télescopique et lance-pierres, en évitant les taches de sang au sol.
Seulement alors, il s’empara de son mobile. Tout en le manipulant, il se dirigea vers la fenêtre pour surveiller la rue. C’était Amanda qui avait essayé de le joindre deux fois la veille pendant que les excités se succédaient pour le dérouiller. Elle lui avait laissé un message pour l’avertir que Georges était en route pour lui régler son compte. Sans l’intervention de Joe le stéroïdé, Axtone aurait pu faire face au mari cocu. Il avait toutefois de la chance dans son malheur : si Amanda avait appelé, c’est que Georges l’avait épargnée. Il avait bluffé, comme pour le fusil vide. La crosse, par contre, c’était pas du bluff. C’était même tout ce qu’il y avait de tangible. Il ressentit une lancinante douleur rétrospective dans la mâchoire et engloutit le reste de pastis en guise de petit déjeuner antalgique. Ensuite, il appela Amanda :
— Enfin, tu donnes des nouvelles ! Il a de nouveau découvert notre liaison, se lamenta-t-elle.

— J’en sais quelque chose. Tu le fais exprès ou quoi ?
— Inconsciemment, je crois que je cherche à le rendre jaloux.
La salope ! Elle l’aimait encore. Il eut envie de raccrocher mais la curiosité fut la plus forte :
— Il t’a rien fait ?
Elle se mit à pleurer. Lui aussi en avait envie.
— Il m’a rasé le crâne. Tu te rends compte ? Comme les filles qui avaient couché avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il raccrocha et éteignit son mobile. Adieu, la petite mèche de ses cheveux.

Plus de clients. La bonne publicité de l’article de presse était oubliée, et une énième crise économique sévissait alors que la dette publique empêchait toute tentative de relance, de toute façon vouée à l’échec. Tout le monde savait que ces relances ne servaient qu’à creuser la dette, sauf le gouvernement.
Concernant la dette privée d’Axtone, ce n’était pas mieux. Il vivotait sur les honoraires versés par Madame Dupont tandis que les mois de loyer gratuit se terminaient.
Amanda l’avait recontacté. Il l’avait éconduite. Pourquoi ?
D’abord, elle tenait à son mari : en un sens, Axtone avait servi de faire-valoir, de ciment à leur couple. D’ailleurs elle lui avait raconté que Georges allait beaucoup mieux. Il ne la surveillait plus et affichait une belle humeur. Il se sentait un homme, affirmait-il. Georges avait même réussi à perdre du poids. Il avait vampirisé Axtone, ayant aspiré tous les plus, et Axtone avait pris les moins dans les dents.
Ensuite, Axtone n’avait plus envie d’elle, la sachant chauve. C’était ses cheveux qu’il aimait chez elle ; presque du fétichisme.
Enfin, il avait peur du mari. Peur des représailles s’il revoyait Amanda.
La double agression l’avait traumatisé. Il se massait souvent l’entrejambe en grimaçant à la pensée du couteau de Georges. Il n’osait plus sortir, juste pour le ravitaillement en vitesse. Et encore, il demandait à la vieille dame qui habitait au même étage que son local professionnel d’aller faire les courses pour lui. Elle partait avec son caddie et revenait en râlant, « parce que vous comprenez, à mon âge, toutes ces bouteilles de pastis, c’est lourd ». Il lui laissait la monnaie, elle était encore plus fauchée que lui depuis le défaut de paiement des caisses de retraite du pays.
Il vivait donc reclus, à boire et gamberger. Agoraphobe, il était devenu. Il était même soulagé de ne pas avoir de nouveaux clients : ça l’aurait obligé à sortir, avec le risque de se faire agresser, voire castrer.
Au fond de lui, il était convaincu qu’il avait accumulé trop de plus, et maintenant il était obligé de les vomir.
Parfois, il essayait en vain de se secouer, de sortir de son isolement. Si seulement il avait eu des amis… Il aurait aimé aller rendre visite à Paul Blanco. Impossible, hélas : il habitait juste à côté de Georges. Axtone aurait pu l’appeler pour lui donner rendez-vous quelque part, mais il craignait que Georges suive Paul…
Voilà où il en était : complètement paranoïaque. Impossible de sortir de cette spirale de dépression. Il s’aperçut qu’une lettre avait été glissée sous la porte de son bureau : c’était son fumier de loueur qui lui rappelait qu’il avait une semaine de retard.

C’en était trop. Il songea au suicide. Il ne possédait pas d’arme à feu, alors la pendaison ferait l’affaire. Il réfléchissait à un endroit en hauteur où suspendre la corde quand on sonna. Il sortit sa matraque télescopique et la déploya d’une main tremblante. De l’autre, il empoigna la bombe lacrymo qu’il avait achetée le lendemain de sa double agression. Mourir oui, souffrir non.
— Qui est là ? demanda-t-il à travers la porte, de la voix éraillée de quelqu’un qui ne l’exerce pas.
— Ali Zitouni.
Ils se serrèrent la main. Avant de refermer la porte du bureau, Axtone vérifia qu’il n’y avait personne embusqué dans les parties communes.
Ali lui trouvait sûrement mauvaise mine, mais il n’en laissa rien paraître. Il lui expliqua qu’il était de passage en ville, maintenant qu’il faisait les marchés de toute la région. Il gagnait moins depuis qu’il avait laissé tomber la contrefaçon, mais il dormait mieux.
— Tu as bien de la chance de dormir sur tes deux oreilles, soupira Axtone en se servant sa seconde tournée de pastis, Ali ne buvant pas à cause de la religion.
— C’est ta fille qui te tracasse, mon frère ? Je comprends. C’est pour ça aussi que je viens. Donne-moi une photo d’elle. Je voyage, je vois du monde.
Axtone se sentit mieux. Il restait un espoir. Il eut même le courage d’accepter l’invitation d’Ali, aller manger un bon couscous au resto.
En rentrant, il n’avait plus envie de se suicider. Mais progressivement, le cafard revint, et il avait une vilaine tête de mort.

Un matin, le pastis était épuisé, lui aussi, et il pleuvait, il faisait si sombre. Axtone s’ennuyait tellement. Il n’arrivait plus à s’évader par la lecture. Il se reprit à chercher un emplacement pour suspendre la corde qui le délivrerait. On sonna.
— Qui est-ce ? s’enquit-il en déployant sa matraque fétiche.
— Facteur ! Recommandé.
Il fallait s’y attendre, avec les factures qu’il ne payait plus. Facteur, son nom vient de là : il apporte les factures… Allons, ce serait bientôt terminé… Il posa la matraque le long du mur et ouvrit.
Mangin ! Il resta paralysé de frayeur une seconde de trop. Pan, dans la bouche ! Au tapis.
— J’vous avais prévenu, Latuile ! Deux semaines de retard. Après tous ces mois gratis… J’tolèrerai plus un jour d’retard, m’entendez ?
La bouche en sang, Axtone souffrait dans son corps. Paradoxalement, la souffrance de son esprit s’envola. En effet, ce qu’il risquait en sortant, quelques coups comme celui-là, ce n’était rien par rapport au tourment de la réclusion. Ce coup lui avait remis les idées en place, il avait contrebalancé le coup de crosse de Georges ; choc puis contre-choc ; traumatisme soigné par choc thérapeutique.
Axtone redressa le buste péniblement — il n’avait plus d’abdos. Il mit les doigts dans sa bouche et en ressortit la dent cassée. Roy l’avait prévenu quant à la fragilité d’un collage. Il l’exhiba à son loueur qui commit l’erreur de fixer son attention dessus pendant un instant. Cela suffit à Axtone pour extraire de sa poche la bombe lacrymogène. C’était le gros modèle, celui qui prend de la place dans la poche mais qui en jette — qui en jette une sacrée giclée, à plus d’un mètre. Mangin recula en portant les mains à sa face d’orang-outang, gueulant comme une bête.
Oui, Axtone allait mieux, il revivait ! Il se souvint de ce que disait son prof de sciences nat’ au lycée : tous les organismes sur Terre ont leur utilité. Même cette peste de Mangin. Seulement, il convenait d’être prudent. Axtone était convalescent. Il ne fallait pas qu’il ait ce morpion sur le dos, prêt à bondir sur lui au coin d’une rue pour lui casser les dents. Et puis, il y avait tellement longtemps qu’il en avait envie…
Axtone empocha son morceau de dent pour ne pas le perdre, récupéra sa matraque et s’avança vers Mangin. Aveuglé, celui-ci tituba au hasard et se cogna au mur. Madame Pinget, la vieille voisine qui faisait les courses pour Axtone reclus, ouvrit sa porte et passa la tête. Axtone cacha précipitamment sa matraque derrière son dos comme un gamin.
— Quels sont ces cris ? Oh, Seigneur !
— Je viens de me faire agresser, mais je maîtrise la situation.
— J’appelle la police, cria-t-elle avant de claquer sa porte.
— Oui, appelez-la ! approuva Mangin d’une voix toussante et larmoyante.
Il s’était adossé au mur et frottait ses yeux, ce qui aggravait son problème aigu de picotement.
— Monsieur Mangin, il ne faut plus venir m’importuner de la sorte. Une ou deux semaines de retard, c’est peu. Un avertissement verbal aurait suffi, non ?
— J’regrette… Si vous saviez comme… comme j’regrette…
— Vous voulez bien m’aider à surmonter ma phobie ?
— Oui, oui…
— Merci, Monsieur Mangin.
Il lui donna à deux mains un énorme coup de matraque dans le tibia. Mangin s’effondra, se remit à hurler et lâcha son visage pour son tibia cassé. Un clou douloureux chasse l’autre.
Axtone replia sa matraque et frappa chez Madame Pinget. Elle lui ouvrit, l’air catastrophé :
— Je viens d’appeler la police. Mon Dieu, ces cris… Et votre dent, mon pauvre Monsieur Latuile… Quelle histoire ! Seigneur, quelle histoire !
— Tranquillisez-vous, l’orage est passé. Tout va bien maintenant. Puis-je avoir un verre d’eau ?
— Vous buvez de l’eau maintenant ? Ce doit être le choc. Un moment.
Elle partit à la cuisine. Axtone en profita pour abandonner sa matraque dans le placard à balai de l’entrée.
Quatre flics en uniforme débarquèrent. Ils interrogèrent brièvement Madame Pinget, et hop, Axtone au poste et Mangin aux urgences.

Axtone patienta une bonne heure au commissariat. L’attente ne le gênait pas. Il souriait et n’avait même pas envie de boire. Le choc, disait la perspicace Madame Pinget. Finalement, Fritz le reçut dans son bureau.
— La personne qui a appelé la police, une certaine Josiane Pinget, n’a pas assisté à la rixe.
— Mangin m’a agressé pour une petite semaine de retard du loyer. C’est pas la première fois. Il m’a cassé une dent. Je ne comprends pas pourquoi vos sbires m’ont embarqué.
— Il affirme être juste venu négocier et vous l’auriez aspergé de gel lacrymogène. Et son tibia ?
— Il se l’est cassé tout seul sur le chambranle de la porte en voulant me donner un coup de pied. Il est ceinture noire de karaté. Renseignez-vous.
— Je ne fais que ça, Latuile. Écoutez, une simple rixe, je peux fermer les yeux. Toutefois, votre qualité d’informateur de la police ne vous donne pas tous les droits. Coups et blessures volontaires ayant entraîné une incapacité de travail supérieur à huit jours, je suis obligé de faire un rapport.
— C’est pas du travail de harceler son locataire à coups de poing, c’est du délit.
— Il affirme que vous l’avez matraqué. Vous lui auriez délibérément fracassé le tibia.
— Il ment… comme un arracheur de dents.
— Mes collègues ont fouillé votre bureau et les parties communes. Dans la rue, aussi, pour le cas où vous l’auriez jeté par la fenêtre. Pas d’objet contondant. Je vous accorde donc le bénéfice du doute, mais mon instinct me souffle que vous n’êtes pas étranger à la fracture du tibia de votre loueur.
— Je peux partir, capitaine ? J’ai un loyer à gagner.
— Tant que vous êtes là, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous.
— Mangin a un frère jumeau ?
— Poinçonneur va être remis en liberté dans quelques jours.
— Pardon ? Le coup que j’ai pris me fait entendre des voix flippantes.
— Vice de procédure. La justice est liée au code de procédure pénal, très lourd dans notre pays. Un papier n’a pas été envoyé en temps et en heure. Nous allons remonter un dossier d’instruction, mais cela prend du temps. Alors comme les prisons sont pleines, le suspect est libéré sous contrôle judiciaire. S’il se sauve, son compte est bon.
— C’est le mien qui est bon ! Il connaît mon identité par l’article de presse. Faites quelque chose ! Placez-moi sous protection policière.
— Le juge n’acceptera pas. Faites-vous oublier quelque temps.
Quel était le plus grand danger pour Axtone ? Les activités mafieuses de Roy ou les incuries de la police judiciaire ?


Lordius

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Calvo 02/02/2014 13:57


Toujours aussi passionnant mon cher Lordius ! Je déplore vraiment qu'il n'y ait pas plus de commentaires. Je ne comprends pas...Arrêtons la lecture passive ! lol