Épisode 15 : Le giron végétal

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Elle entra dans le bureau d’Axtone sans frapper. La lueur dans ses yeux et son demi-sourire indiquaient qu’elle se tenait au courant de l’actualité locale. Sans un mot, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils firent l’amour à même le sol, comme la première fois. Et aussi vite que la première fois, car ils avaient du sexe à rattraper, surtout lui parce que chez Madame Marie — maintenant qu’il en avait les moyens — il appréciait la variété tarifée et la technique, mais il manquait le lien, la passion.
Ils remirent tout aussi vite leurs vêtements du bas, des fois qu’un improbable client se pointe, puis s’assirent chastement de part et d’autre du bureau comme si Amanda était une cliente. Elle rajusta ses lunettes qu’elle avait tout juste eu le temps d’enlever avant l’assaut et sortit une cigarette ; lui en profita pour se servir un pastis dans un gobelet en plastique — il ne convient pas de boire au goulot devant une dame. 

Après deux gorgées, Axtone ressentit le brusque désir de lui demander une petite mèche de ses cheveux. Il trouvait ça ridicule à leur âge et au XXIe siècle ; il n’osa pas. La chanson de Claude François, Une petite mèche de tes cheveux, lui trotta dans la tête. Il la secoua.
— Tu les teins, tes cheveux ?
Elle y passa sa main d’un geste fier.
— Non, monsieur l’enquêteur. Pas un cheveu blanc à quarante-quatre ans.
Il avait envie de hurler de joie. Elle seule arrivait à le mettre dans cet état. Un mystère. Ils restèrent silencieux à se manger des yeux. Les mots auraient pu dissiper la magie.
— Je dois y aller, dit-elle à regret et à la fin du bonheur nicotinique.
— Et ton mari ?
— M’en parle pas… Après une embellie initiale, nos relations ont viré à l’orage méchant. Notre fils est parti faire jeune homme au pair au Royaume-Unifié pour travailler la langue internationale et découvrir la vie. Depuis, Georges se lâche. Notre fils servait de garde-fou. Georges est devenu de plus en plus jaloux. Il ne me laissait plus rien faire. Je ne peux pas le blâmer de cette perte de confiance en moi. Récemment encore, j’étais pistée et souvent cloîtrée. Je pouvais le supporter, mais il s’est mis à me frapper. Quand j’ai appris qu’un copain du voisin avait réussi à intimider Georges, j’ai décidé d’agir moi aussi. J’ai contacté S.O.S Femmes Frappées. L’association lui a envoyé un courrier et nous a conviés à un rendez-vous avec un médiateur. Il n’est pas venu, mais il s’est calmé. C’est un lâche et il en souffre. Je connais ton refrain, il me mérite pas, mais je reste avec le père de mon fils. J’ai encore de la compassion pour lui. J’ai peur qu’il fasse une bêtise, il est à bout de nerfs.
La situation restait volcanique, voire sulfureuse ; mais que faire ? Prendre un verre.
— On se voit chez moi la prochaine fois ? demanda-t-il après le verre.
— Oui. Je sais pas quand. Je t’envoie un texto.
— Préviens-moi un peu à l’avance.
Quand il avait fait le plein de pastis, il n’y avait plus de place pour l’amour. Ce qui était bien pratique quand il souffrait d’abstinence.
— Bien, monsieur l’enquêteur. N’as-tu pas peur de nouvelles photos compromettantes ?
— Ça lasserait les lecteurs.
— Et tu n’as pas peur qu’il te tue ?
— Il est armé ?
— Son frère possède un fusil de chasse.
Axtone haussa les épaules en souriant, l’air décontracté pour coller à son personnage de chef de meute. Il ajouta quand même :
— Mets un pseudo pour mon numéro dans ton annuaire téléphonique, si jamais ton mari l’inspecte.
— C’est déjà fait. J’efface aussi le journal des appels. Sa jalousie m’épuise.
— C’est le moins qui compense notre plus.
— Axe, tu as des théories vraiment saugrenues.

— Non, pas encore ce déguisement grotesque…, gémit Paul en ouvrant la porte.
— Je suis ici incognito, décréta Axtone.
Il ne tenait pas à ce que le voisin le repère dans les parages : celui-ci aurait pu croire que son rival venait voir l’objet de leur désir commun.
Ahmed se jeta dans ses bras en criant :
— Mon sauveur ! Mon sauveur !
L’intensité de sa reconnaissance était telle que la perruque grise frisée d’Axtone se retrouva par terre. Le faux père de Paul dut l’épousseter un moment avant de pouvoir la remettre. Paul fit de la place dans son capharnaüm et le détective s’assit avec sa canne entre les jambes pour ne pas l’oublier. Paul servit de la bière. Seul Axtone en prit ; ça ne gênait personne.
Latuile annonça que l’affaire de Paul en justice se présentait bien. Fritz avait mis des bâtons dans les rouages de la broyeuse étatique. Ahmed répéta qu’il témoignerait.
Ils discutèrent de choses et d’autres. Malgré la différence d’âge, Axtone avait presque l’impression d’avoir des amis. Ça ne lui était pas arrivé depuis son divorce.
Après la troisième bière, il leur montra la photo de sa fille disparue en expliquant le contexte. Ahmed s’en empara en fronçant les sourcils.
— Je la connais ! s’écria-t-il. Elle était dans le même bahut que moi l’an dernier. Une boite privée. Ma mère espérait qu’ils me feraient étudier sérieusement.
L’âge collait, mais il ne fallait surtout pas s’emballer.
— Quel prénom ? demanda le père ému.
— Je sais pas. Je la connaissais que de vue. Elle est mignonne, alors je me souviens d’elle.
Axtone prit l’adresse du lycée et fila à vélo déposer son déguisement chez lui puis repartit en trombe à travers la ville. Il ralentit sur la fin pour ne pas arriver trop en sueur.

Madame le proviseur voulut bien le recevoir séance tenante dans son bureau. Il lui expliqua la situation en prenant garde à paraître bien calme. Elle restitua la photo à Axtone et retira ses lunettes de presbyte. Elle était tout à fait charmante pour son âge.
— En effet, dit-elle. Cette jeune fille ressemble à une de nos élèves qui a passé son bac l’an dernier.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Chantal Lemerle.
— Elle a pu changer de prénom, grimaça Axtone, déçu. On ne sait pas ce qui a pu se passer. Vous avez son adresse ?
— Elle est dans nos locaux. Elle travaille comme surveillante pour payer ses études à l’université. C’est une jeune fille très sérieuse qui ira loin.
Ils arpentèrent les couloirs du lycée à sa recherche. Maintenant, Axtone ne transpirait plus, il grelottait. Ils la trouvèrent. Ce n’était pas elle, bien sûr. Il s’y attendait. Il le savait. Pourtant il partit sans un mot. Sa marche rapide se transforma en course. Il repéra un parc en sortant du lycée et s’y rua. Il agrippa un tronc d’arbre et sanglota dans son giron végétal. Encore plus ridicule que la petite mèche de ses cheveux.
Il avait réussi à garder les yeux secs au moment du drame quelques années plus tôt, alors que maintenant, une vraie fontaine. Il chercha un mouchoir dans sa poche et en retira un objet non identifié. À travers le brouillard des larmes, il reconnut le gros porte-clés en forme de dauphin qu’il avait glissé dans la poche d’Ahmed l’autre fois. Le fripon lui avait rendu la monnaie de sa pièce en se jetant dans ses bras !
À cette pensée, le sourire revint et les larmes refluèrent. Il alla s’asseoir sur un banc en tripotant le micro UHF qui avait sauvé la vie d’Ahmed et de son père. Quel beau métier il faisait… Il avait sauvé une ou deux vies. Certes, mais après les avoir mises en danger indirectement… Néanmoins, s’il avait cru en Dieu, il aurait pensé qu’Il lui avait retiré sa fille pour qu’il fasse le bien et ensuite Axtone irait au paradis en récompense. Mais il ne croyait pas en Dieu ni en l’Homme, ce qui de nos jours est bien pire.

Une dame s’assit à côté de lui sur le banc, en soupirant de lassitude. Elle portait un tailleur très chic, des escarpins sensuels, un collier de perles, un sac de marque luxueuse, bref il s’agissait une bourgeoise haut de gamme. Comme il la regardait du coin de son œil encore rouge des larmes, elle tourna la tête et le dévisagea. Il était gêné parce qu’il avait pleuré et craignait que ça ne se voit sur son visage.
— Vous étiez au lycée Joseph Staline, tantôt, dit-elle d’une voix précieuse.
— Oui.
— Votre visage me dit quelque chose… Jamais, au grand jamais, je n’oublie un visage. Je me targue d’être physionomiste. J’ai dû vous apercevoir à une réunion de parents d’élèves.
— Non.
— Un instant, je vous prie. Cela va me revenir… Voici ! J’ai vu votre portrait dans le journal. N’êtes-vous pas le preux enquêteur de droit privé qui a forcé la main de la maréchaussée pour secourir un père et de son fils ? Les arracher des griffes de vils malandrins ?
— Si.
— Bonté divine ! Quelle chance de rencontrer LE chevalier moderne ! Je vous eus imaginé de plus grande stature et plus musculeux. Cependant, l’esprit prime, n’est-il pas ? J’ai besoin des services d’un détective. Vaquez-vous ?
— C’est pour quoi ?
— Permettez-moi de me présenter : Charlotte Dupont.
Elle fit une pause en relevant le menton, attendant une réaction enthousiaste d’Axtone comme si elle avait donné le nom d’une star.
— Je ne crois pas avoir l’honneur de vous connaître, Madame Dupont.
— Mon époux est Charles Dupont, le fondateur et l’âme du plus puissant cabinet d’avocats de la ville, Dupont, Cohen & Diouf.
— Je ne m’occupe pas de divorces.
— Comme je vous entends ! Fi donc, ces basses affaires ! Non, il s’agit de mon tendre fils. Il marche sur les chemins de perdition.
— Ah ! Il faut prendre soin de la jeunesse. Venez à mon bureau demain, 9h.
Il lui donna sa carte de visite et partit sans dire au revoir. Les manières de Madame Dupont lui tapaient sur les nerfs, lesquels étaient assez fragiles à la base. Il devait se remettre de ses émotions avant de démarrer cette affaire. Il savait faire, il passait pas mal de temps à se remettre de ses émotions et des malheurs du monde.

Elle était assise en face de lui, les jambes croisées. Comme la plupart de ses clients, elle était déçue du bureau minable. Quoi ! Un chevalier moderne doit afficher un panache à sa mesure ! C’est ce qu’exprimait son langage corporel.
Elle avait changé de tailleur, bijou, sac, etc. et pourtant dégageait le même chic b.c.b.g. que la veille.
— Mon fils Charles me cause un grand tourment, commença-t-elle, peinée.
— Il se prénomme comme son père ?
— Un hasard. Pour les distinguer, nous surnommons mon fils Charlie. Or Charlie n’est pas le fils de Charles. Je l’ai eu d’un premier lit, selon l’expression populaire. Je la trouve laide, cette expression, basse, prosaïque. Fi ! Je ne l’ai pas conçu avec un lit, n’est-il pas ? Et peut-être même pas dans un lit. Je me flatte d’avoir inventé un dicton, un dicton populaire : « Expression populaire, expression roturière ; expression roturière, expression vulgaire ; expression vulgaire, expression ordurière. » (Elle rit ; Axtone soupira.) Cela fait moult expressions, assurément, mais la rime prime. Je suis poète à mes heures. Passons : votre temps est précieux. À ce sujet, je vous prierai de modérer vos émoluments. Mon époux est prodigue quant à lui, mais chiche quant au premier lit qui, hélas, ne fut pas à baldaquin.
Axtone faillit lui suggérer de vendre une de ses breloques. Elle lui était antipathique, mais la cliente est reine. D’autre part, il y avait peut-être un jeune à sauver « de la perdition ».
— Venons-en au fait, je vous prie. Quel âge a-t-il ?
— Dix-sept ans… quel bel âge ! Je crains que Charlie ne cherche à s’encanailler. Il est en pleine révolte adolescente. Il renie le confort et la vie aisée que nous lui procurons.
— Qu’attendez-vous de moi, concrètement ?
— Suivez-le, surveillez-le. Il rentre parfois contusionné. Dans quels bouges erre-t-il ? Son beau-père et moi avons décidé de surseoir à son pécule de poche. Dans son propre intérêt. Le jouvenceau nous scelle des secrets. Des péchés, à n’en pas douter !
— À quoi s’intéresse-t-il ?
— Aux sports violents, à mon terrible désarroi. (Elle mit la main sur le cœur.)
— Sports de combat ?
— Sport de combat de groupe. Football américain. Les horions le transportent.
— Donnez-lui ceci. Dites-lui que c’est l’emblème des Miami Dolphins.
Il lui remit le porte-clés mouchard.
— Plaît-il ?
— C’est une équipe très connue de la NFL américaine.
— Plait-il ?
— National Football League. La Ligue 1 du football américain. Les meilleurs disputent le Super Bowl.
— Oui, oui. Cela va le faire, comme disent les jeunes.
— On dit : « Ça va le faire. »
Axtone se massa les tempes. Il avait la migraine de sa remise d’émotions de la veille, ainsi que de Madame Dupont. Ils passèrent aux détails pratiques. Il doubla ses tarifs habituels. Cela passa. C’était presque aussi bien payé qu’avec Roy et bien moins dangereux. Du moins le croyait-il.

Axtone le repéra immédiatement grâce à sa taille. Mince et athlétique, il mesurait plus d’1,90m. Sa passion pour les sports violents transpirait de son être : il avait le nez cassé et la lèvre supérieure coupée. Charlie ne s’attarda pas à la sortie comme les autres lycéens massés en plusieurs groupes à discuter, chahuter et fumer. Il portait un jean et des chaussures de sport comme la plupart des ados. Le blouson par contre, était original. Beige et noire, il affichait dans le dos « New Orleans Saints », une des équipes vedettes de la NFL.
Axtone savait par sa mère qu’il n’avait pas de deux-roues à moteur, trop dangereux selon maman poule et trop cher selon beau-papa grippe-sou. Aussi l’enquêteur le suivit à pied. Charlie se mit à courir. Avait-il repéré Axtone ? Comme le jeune homme ne se retournait pas, Axtone imita son allure. Rapidement, il dut renoncer, complètement à bout de souffle. Il était plus performant en vélo, mais de toute façon, à son âge, impossible de se mesurer avec un jeune sportif.
Agacé et fatigué, il retourna au bureau en massant son point de côté. Il appela Madame Dupont. Elle lui apprit que son fils avait refusé le porte-clés. Il affirmait à juste titre que le dauphin de Miami avait une autre allure. Axtone se rendit au centre-ville chez son marchand préféré et lui commanda un mouchard sur mesure à l’effigie du vrai dauphin de Miami portant son casque blanc et orange de footballeur américain.
Dans la soirée, il reçut une texto de sa chérie : elle passerait en coup de vent le lendemain matin tôt. Il arrêta de boire aussitôt pour pouvoir assurer.


Lordius

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Calvo 16/01/2014 21:08


Brillant comme à son habitude, Lordius nous embarque dans un épisode très bien ficelé...Merci