Épisode 13 : L’Empire du Milieu contre-attaque

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Plusieurs semaines avaient passé. Le détective avait commencé à retrouver une clientèle, avec une réussite toutefois variable. La mission de démasquage d’espionnage industriel, il l’avait rondement menée. Ensuite il avait recherché une voiture de collection volée. Il ne l’avait jamais retrouvée. Ce qu’il avait failli retrouver était bien plus important à ses yeux et au reste de son corps et âme : l’amour. La secrétaire du patron d’un garage auto l’avait attiré et réciproquement jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive qu’il était porté sur la bouteille. Or son ex-mari était alcoolique, alors non merci, elle avait déjà donné.
Axtone préférait le terme médical : « alcoolo-dépendant ». Il méprisait le politiquement correct et aimer appeler un chat un chat : aveugle, sourd, vieux, etc. Sauf pour l’alcoolo-dépendance. Il trouvait qu’elle constituait une avancée positive du langage.

Suite à cet échec amoureux, il s’était focalisé de nouveau sur celle qu’il considérait comme son grand amour, Amanda. Deux ou trois semaines de bonheur, pour des mois de souffrance. Sa théorie du principe de compensation déconnait-elle ? Un plus pour chaque moins. En chimie, on utilise une autre formulation : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Pourquoi le moins dépassait-il le plus ? Qu’est-ce qui s’était perdu ? Il réalisa qu’une partie du plus avait été attribuée au mari, pardi ! C’est pour le mari que la réaction chimique, cette explosion d’amour, avait été favorable. À lui, Axtone, l’alchimie de l’amour échappait.
Il tuait le temps en dégommant des canettes au lance-pierres à son bureau et en embrassant régulièrement le goulot de sa meilleure amie. Parfois il lisait, mais ça lui faisait réaliser la vacuité de l’existence. Réfléchir n’était pas bon pour son moral.
Son mobile sonna. Il se racla la gorge avant de décrocher, se concentrant pour paraître sobre.
— Roy ? Quelle bonne surprise… D’accord. Au café habituel ? Ah ? Entendu.

Roy semblait tendu. Et pressé. Le décor feutré du café italien, ce serait pour une autre fois. Le bon vin, idem. Axtone se rendit à vélo au square de la Liberté Sécuritaire. Le froid et l’exercice le dégrisèrent. Il arriva le premier. Quelques bancs entouraient un bac à sable. Le square était désert à cause de l’âpreté du temps. En voyant les feuilles par terre, il eut une pensée nostalgique pour le bel été défunt. Amanda.
Roy arriva en même temps qu’une petite pluie. Toujours élégant avec son borsalino, son imperméable et ses souliers qu’il lui faudrait revernir. Axtone se leva pour lui serrer la main, mais Roy lui fit la bise à l’italienne. Il s’assit après avoir vérifié la propreté du banc et regarda autour de lui. Ses traits étaient tirés.
— Personne ne vous a suivi ? s’enquit-il en sortant une cigarette.
— Vous, si, répondit Axtone en observant un malabar rôdant près de l’entrée du square.
— C’est un ami.
Traduction : un garde du corps, un porte-flingue. 
Roy alluma sa cigarette à l’aide de son briquet en or. Sa main tremblait un peu.
— Vous avez repris le tabac.
— Les soucis des affaires.
— C’est un prétexte, dit Axtone qui s’y connaissait.
Roy sourit tristement en regardant droit devant lui. Il prit le temps de deux bouffées avant de parler.
— Les contrefacteurs asiatiques sont de retour. Quand, avec votre aide déterminante, nous avons fait le ménage, nous n’avons pas réussi à mettre la main sur les deux chefs, ceux dont je vous avais donné la photo. Maintenant ils sont à la recherche de ceux qui ont fait disparaître leurs hommes, confisqué leur marchandise et brûlé leur entrepôt.
— Bah, ils ne peuvent pas remonter jusqu’à nous.
— Ali nous a échappé. Or il vous connaît. J’ai appris qu’il vous recherche en montrant votre photo, qu’il a dû prendre à votre insu. Par vous, ils vont ensuite remonter à moi.
— Bah, c’est chercher une aiguille dans une meule de foin, j’en sais quelque chose.

Roy le dévisagea, l’air contrarié. La répétition du « bah » semblait l’agacer. Il trouvait qu’Axtone prenait le problème trop à la légère.
— Vous oubliez que vous êtes passé dans le magazine Enquêtes sordides. Si quelqu’un fait le lien…
L’Italien fuma en silence un moment, le temps pour Axtone de digérer ces informations préoccupantes. Le détective fut pris de la manie contagieuse de son camarade de banc : il examina les environs avec attention.
Quelle vipère, cet Ali ! Axtone lui avait sauvé la vie en le prévenant de la razzia italienne. Voilà comment il était récompensé d’une bonne action. Les humains ne valent pas qu’on les aide, il le savait mais régulièrement il était pris de stupide compassion. Il détestait l’ingratitude ! Cette fois, il liquiderait le serpent nourri en son sein, de ses propres mains s’il le fallait. Ce serait de la légitime défense.
— Je règlerais bien le problème moi-même, continua Roy, mais mes amis et moi sommes dans le collimateur de la police en ce moment. Dès que je trouve la bonne patte à graisser, cela va s’arranger. En attendant, essayez de localiser Ali. Carlo se chargera de l’inciter à nous communiquer les coordonnées de ses patrons. Une seconde vague de nettoyage s’impose si nous ne voulons pas que la saleté nous nuise fortement. J’aime la propreté.
Il se tenait la tête un peu penchée pour aider son chapeau à abriter sa cigarette de la pluie. Il regardait donc ses pieds et sortit un mouchoir en papier pour essuyer une tache minuscule sur son soulier mouillé.
— D’accord, je vais tâcher de le retrouver.
— Ne retournez pas à votre bureau, c’est plus sûr. Voici un dédommagement. (Il lui mit d’office une liasse de billets dans la poche.) Si nous parvenons à mettre hors d’état de nuire les deux patrons, vos émoluments seront plus conséquents.

Axtone se retrouvait de facto tueur à gages indirect, plus encore que lors de sa mission précédente pour Roy. Moralement, ça ne le gênait pas trop. Le danger par contre le chagrinait pas mal. Toutefois, il était obligé d’aller au charbon : dézinguer pour ne pas l’être soi-même. Ce genre de situation avait au moins un avantage : elle lui donnait une bonne raison de boire moins. Boire ou dézinguer, il lui fallait choisir…
Tout de même, c’était sa troisième mission pour l’élégant signore Rosso, et le risque montait d’un cran à chaque fois. Il devenait vital de s’éloigner du parrain, encore plus que de la bouteille. Hélas, Axtone n’était pas très fort pour se sortir des engrenages… Peut-être s’y complaisait-il.
Il passa au bureau récupérer en vitesse ses affaires, principalement son PC portable et sa bouteille de pastis. Ensuite il rentra chez lui. Roy avait raison : il ne pourrait revenir au bureau avant d’avoir nettoyé. Plus de sentimentalisme, cette fois, il était bien décidé.
De chez lui, il appela la mère d’Ahmed qui était aussi l’ex-femme d’Ali. Il ne réussit à la joindre que le lendemain :
— Comment va votre fils ?
— Je sais qu’il doit vous monter un site internet. Malheureusement, il est parti.
— Encore disparu ?
— Non. Son père s’est évaporé quelque temps. Ahmed le croyait mort à cause de ses activités illégales. Quand il est revenu, tout récemment, Ahmed était fou de joie. Il a décidé d’aller vivre avec son père.
— Avez-vous son adresse ?
— Je n’ai plus aucun rapport avec cet individu. Et Ahmed ne m’a même pas appelé… Je suis obligée de lui demander de ses nouvelles par texto. Je ne sais pas où ils habitent. Quelque part dans la ville.
— C’est dur, l’ingratitude, soupira Axtone.
— Il faut qu’il fasse ses expériences. Quand il se rendra compte de l’individu qu’est son père, il reviendra vers moi.
— Je vous souhaite bon courage.

Il raccrocha et alla se servir un stimulant anisé pour l’aider à réfléchir. Ça l’arrangeait bien que les parents d’Ahmed ne soient pas en relation directe. Sinon, Ali aurait rapidement retrouvé la piste d’Axtone.
Il ne connaissait qu’une personne qui avait fréquenté Ahmed, c’était Paul Blanco. Il décida d’aller le voir pour lui tirer les vers du nez. D’autant qu’il aurait peut-être aussi des nouvelles de sa voisine. D’une pierre deux coups. Voilà l’épitaphe qu’il voulait sur sa tombe : D’une pierre deux coups.
Il avait assez réfléchi pour la journée et son stimulant ne le stimulait plus. Il décida de laisser mûrir sa stratégie de chasse à l’homme durant son sommeil. L’inspiration est souvent la maturation d’un sujet.

Le lendemain matin, le capitaine de police Fritz l’appela pour lui signaler le cambriolage de son bureau. Madame Pinget, une voisine, avait donné l’alerte. Le policier l’attendait au commissariat pour les paperasses. Axtone refusa de porter plainte, arguant qu’il allait lui-même mener l’enquête. Fritz raccrocha rageusement.
Heureusement que Roy l’avait alerté : à un jour près, il aurait été nettoyé. Ces photos compromettantes dans le magazine continuaient à lui faire un tort mortel.
Il se rendit au 28, rue de la Religion Humaniste. Au quatrième, il hésita devant la porte d’Amanda. Aucun bruit n’en parvenait. Il mourait d’envie de la voir, de la toucher, mais craignait d’être rejeté. De plus, le vil rival était peut-être tapi à l’affût. Il résolut de se concentrer sur sa survie : il sonna chez Paul Blanco. Il attendit un moment, sonna de nouveau avec impatience. Il ne fallait pas traîner dans les parties communes. Tomber nez à nez avec l’époux cornu aurait été très embarrassant. Il allait partir quand une petite voix demanda à travers la porte :
— Qui est-ce ?
— Axtone Latuile, répondit-il sur le même ton pour ne pas éveiller l’attention de l’appartement voisin.
Paul lui ouvrit. Axtone entra aussitôt et ferma la porte.
— C’est gentil de venir me voir, le salua Paul d’une voix éteinte.
D’une main, il dégagea une pile de livres sur une chaise pour son hôte. Puis il boita jusqu’à la seule table du salon sur laquelle il s’assit, faisant ainsi tomber un casque hi-fi, des CD et des dossiers. Il avait mauvaise mine. Un coquart ornait son œil gauche. Il se massait machinalement le bras droit, celui dont l’omoplate avait reçu la balle de Ninja.
— Un café ? proposa Paul sans conviction.
Axtone n’en prenait jamais, convaincu de la nocivité de cette caféine qui affolait le palpitant. À son grand regret, il ne pouvait pas demander d’alcool à cette heure matinale.
— Non merci. Comment va la santé ?
— Mal. Mon bras est à moitié paralysé.
— Est-il raisonnable d’aller faire le coup de poing dans votre état ?
— Je vous ai dit l’autre fois que j’en avais fini avec la mentalité skinhead. C’est le voisin qui m’a fait une grosse tête. Il se venge du boucan que je faisais. Maintenant que je suis handicapé et que j’ai laissé tomber ma bande, le lâche en profite. Depuis quelque temps il est devenu enragé, je sais pas ce qu’il a.

Paul ne lisait pas Enquêtes sordides et n’était donc pas au courant des amours adultères d’Amanda et d’Axtone. Ce dernier commençait à entrevoir un plan subtil et risqué. Il devait laisser venir le jeune homme. Appâter l’appât, en quelque sorte.
— Et sa femme ? demanda-t-il négligemment.
— Je crois qu’elle morfle aussi. L’autre jour, elle avait la lèvre enflée.
Axtone prit la nouvelle avec philosophie. Elle désirait un mâle dominant, elle l’avait… Au fond, il lui en voulait de l’avoir quitté. Son amour était ambivalent, un cas courant.
— Vous devriez en parler à la police.
— Je ne veux plus avoir affaire à eux ! Je suis bientôt convoqué au tribunal. Assigné pour trafic de stupéfiants. Vous vous rendez compte ? Alors que je ne synthétisais du LSD que pour ma bande. Ça me rapportait pas un kopeck. Et j’ai refusé, oui, refusé de produire pour Ninja. J’ai écopé d’une bastos comme prix de ma moralité, et je suis quand même poursuivi en justice.
Axtone avait depuis longtemps compris que la justice des hommes était une loterie. Cette assignation constituait une mauvaise nouvelle qui l’affecta plus qu’il ne l’aurait cru. Paul avait l’âge de sa fille disparue et il devait faire un transfert.
— Je témoignerai en votre faveur.
— Merci. J’espère n’être condamné qu’à du sursis. J’en peux plus de toutes ces galères. Des fois, j’ai envie de…
— Allons, ça va s’arranger.
Paul garda le silence un moment, pensif, en se massant l’épaule.
— Je vous ai vu en action, comment vous m’avez maîtrisé. Et aussi, j’étais dans les vapes mais on m’a raconté que vous avez tenu en respect Ninja et son acolyte. Deux revolvers contre un lance-pierres, c’est du jamais vu…
— La chance, l’abri du bureau, le tempo.
— Vous pourriez parler au voisin. Lui faire peur pour qu’il me lâche la grappe.
Nous y voilà. La première pièce du puzzle était en train de se mettre doucement en place.
— Je vous aiderais volontiers, mais je dois me montrer prudent. La police ne m’a pas à la bonne. Si je suis pris dans une bagarre, je risque de perdre ma licence. (Paul geignit.) Attendez, j’ai une meilleure idée. Pourquoi ne pas faire appel à votre ancienne bande ? Ahmed par exemple. Je suis sûr qu’il raffolerait de ce genre de besogne.
— Faudrait savoir : la dernière fois, vous m’avez conseillé de ne plus le voir !
— La situation a évolué, argua Axtone en s’efforçant de ne pas afficher sa gêne.
— C’est vrai qu’il me relance depuis plusieurs semaines pour reprendre contact. Il dit qu’il regrette, tout ça… Je sais pas si je peux lui faire confiance. En plus, il assure en bande, mais tout seul contre ce gros type enragé, je sais pas… Franchement, je ne le reconnais plus, le voisin. Avant, c’était un mouton. Maintenant, c’est encore un mouton, mais mordu par un renard enragé.
Un renard appelé Cupidon.
— Il faut prendre le risque, l’encouragea Axtone. Je resterai ici avec vous pendant qu’Ahmed ira lui parler. Si ça tourne mal, j’interviens.
— Merci, merci !
— Par contre le détective privé Latuile ne doit pas être impliqué. Il ne faut jamais révéler ma véritable identité, ni au voisin ni à Ahmed. À personne. On est d’accord ?
— Mais… Ahmed va vous voir.
— Connaît-il votre père ?
— Non.
— Alors je passerai pour votre père. Ah, encore un point important…
— Oui ?
— Vous auriez de l’alcool ?


Lordius

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L
<br /> Quel plaisir de commencer l'année avec un commentaire flatteur de mon plus grand fan !<br />
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C
<br /> Génial ! Je crois que c'est un de mes épisodes préférés. L'écriture est au top !<br />
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