Épisode 1 : Axtone Latuile, détective

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L’homme se leva brusquement et quitta la pièce sans un mot.
Axtone sourit en ramassant la photo sur la table. Apparemment, elle lui parlait. Il rejoignit le type qui fumait dehors en regardant la circulation. Le passage de chaque voiture le faisait tressaillir.
— Alors ? Vous la connaissez ? demanda Axtone.
— J’oublierai jamais son visage…
Axtone attendit en vain la suite. Bouffées de cigarette et grimaces se succédaient à un rythme frénétique. Il se massa les tempes pour apaiser son mal de crâne et demanda :
— Où est-elle ?
— Vous lisez pas le canard local, vous…, ricana le fumeur. Vous m’avez l’air d’un sacré enquêteur…
— Je m’informe par Internet. Mais là, on m’a coupé ma liaison…
— Internet, Internet ! Y a pas d’info locale sur Internet. On en reviendra d’Internet. On croit que ça rapproche mais ça éloigne, ouais !
— Où est-elle ? répéta l’enquêteur.
— La malheureuse s’est fait renverser par un chauffard presque sous mes yeux. Morte sur le coup.
— Où et quand ?
— À cent mètres d’ici, hier. Depuis, j’ai une trouille bleue des bagnoles…
— Merci. Une dernière pour la route…
Il lui présenta une autre photo d’une main tremblante. Le fumeur secoua la tête.

Malgré son patronyme peu commercial, Axtone Latuile était détective privé. Il se rendit à son bureau, composé d’une seule pièce au deuxième étage d’un immeuble quasi insalubre. Il utilisa le bon vieux téléphone fixe pour appeler sa cliente. On lui avait coupé le mobile ainsi que l’électricité pour factures impayées.
— Je l’ai retrouvée. Je préfère vous en parler de vive voix, c’est délicat. Oui, vous pouvez venir maintenant. Faites vite, avant que la nuit tombe… Pourquoi ? Eh bien l’éclairage est chiche par ici…
Il sortit d’un tiroir une bouteille de pastis et en avala une rasade pure au goulot. L’eau aussi était coupée. La migraine reflua et le sourire afflua. Après tout, cette femme, il ne la connaissait pas.
Quelques gorgées plus tard, sans s’annoncer, son loueur fit irruption dans la pièce, le regard furibond. Il avait la clé. C’était un rouquin bâti comme un orang-outang, y compris la cervelle.
— Latuile ! Vous m’crachez les quatre mois de loyer en retard ou j’vous vire illico !
— Vous bilez pas, chef... Ma cliente est en route pour vous apporter une avance…
— Une avance ! gronda l’homme-singe en traversant la pièce. Avec tous vos retards, vous osez parler d’avance… C’était votre dernière insolence. Fini de m’prendre pour un retardé !
Axtone para au plus pressé : il rangea la bouteille juste avant que le rouquin coléreux l’empoigne par la veste. Le loueur le jeta à terre et s’assit à califourchon sur sa poitrine. Ses mains énormes entreprirent d’étrangler le détective. Son visage était rouge, mais moins que celui de Latuile. La bouche ouverte, le rouquin bavait sur le visage de son locataire.
On frappa à la porte.
— Occupés ! grogna le loueur.
Une femme entra et poussa un cri. L’orang-outang relâcha sa prise à regret. Il se releva et salua la dame d’une inclinaison du buste.
— C’est vous, la cliente ?
Pour toute réponse, la dame porta la main à sa poitrine et papillonna du regard. Toujours allongé, Axtone parvint à articuler :
— Madame Marie… Une vraie joie de vous voir… Voulez-vous remettre mes honoraires à ce gentleman ?
L’homme empocha les quelques billets et sortit en marmonnant. 

La femme s’assit sur la chaise devant le bureau. Un bureau, deux chaises, tout le mobilier de la petite pièce.
Axtone ressortit sa précieuse bouteille en se massant le cou.
— Je ne vous demande pas la raison de cette scène de violence, dit Madame Marie en allumant une cigarette. Cela ne me regarde pas. Bon, vous ne payez pas de mine mais vous êtes efficace : vous avez fait vite. En fait, j’étais au courant pour cette malheureuse. C’était juste un test. On va maintenant rentrer dans le vif du sujet.
— Vous faites une étude sur l’efficacité des privés ou quoi ? Enfin, c’est votre fric. Quelle est la suite du programme ? Je vous préviens que si c’est pour filer votre mari adultère, très peu pour moi. Je suis spécialisé dans la recherche de personnes disparues.
— Tiens ? s’étonna-t-elle. La brigade des cocus est sordide mais rémunératrice, me semble-t-il.
— Exactement ! hurla le loueur en bondissant dans la pièce. Voilà pourquoi il peut pas payer son loyer !
— Mais enfin, monsieur…, protesta la cliente. Cette conversation est privée.
— Y a plus d’privé ici ! J’vais lui mettre la raclée de sa vie et il va me foutre le camp !
Il sortit une matraque télescopique qu’il déploya d’un mouvement sec du poignet. Presque aussi impressionnant qu’une épée-laser. Axtone se leva et dégaina un lance-pierres. La bille d’acier vrombit au-dessus de la tête de Madame Marie médusée et se ficha dans le front de l’assaillant. Goliath rugit, lâcha son arme pour se tenir la zone endolorie à deux mains et s’enfuit à la vue de David encochant une nouvelle munition.
— Je vous prie d’excuser cette interruption, dit Axtone en se rasseyant après avoir ramassé la matraque télescopique.
— Vous n’avez pas d’arme à feu ?
— C’était pas l’envie qui m’en manquait, de l’abattre, mais la loi réprouve un procédé aussi expéditif, savez-vous…
— Vous auriez pu le tenir en respect.
— Je n’ai pas de permis de port d’arme. On n’est pas au Far West. Quoique parfois… Un pastis sec ?
— Non merci. Le whisky aurait plus de classe.
— Au diable les stéréotypes yankees ! Le pastis offre un meilleur rapport ébriété-prix, au pays des taxes. Maintenant que j’ai réussi l’épreuve initiatique, quelle est la mission ?


Lordius

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Calvo Cyril 26/10/2013 23:05


Je conseille également...excellente lecture !


 

Lordius 24/10/2013 08:20


Merci de vos commentaires enthousiastes.


Non, pas de chien dans ce roman-feuilleton. Axtone est un animal solitaire.


Chandler, voilà une excellente idée de lecture. Je viens de télécharger 'Le grand sommeil'.

AlainL 23/10/2013 12:58


Je vois que mon détective déjanté t'as effectivement inspiré...Le commentaire sur le pastis est criant de vérité...Pour le reste, on est plus chez Chandler que chez Block...A voir...Question. A
t-il un chien au moins, ce détective ?...

Calvo Cyril 19/10/2013 14:30


Très bon texte. J'adore. On est vraiment plongé dans l'univers du détective. L'écriture est percutante et efficace. Bravo. Vivement la suite...