Dernière séquence : La déontologie

Publié le

Il faisait assez chaud, et le soleil daignait inonder le mur de lumière et d’or, ce qui est assez réconfortant d’une manière générale. 
Psychœ semblait contente et chantonnait dans la cuisine, en préparant systématiquement le petit déjeuner.
― Oh, regarde, ça c’est rigolo ! cria-t-elle à Crochetrain. Regarde donc qui vient nous dire bonjour ! 
Crochetrain jeta un coup d’œil par la fenêtre…
Sur le sentier poussiéreux, qui référait à la cellule KC-22, montait le père Fétiche.
― Je vois que vous avez tenu vos promesses, mon petit vieux, lui dit le père Fétiche, en lui tapotant la tête d’une manière humiliante, et que la solution est près d’être donnée. Vous savez que le bouquin de Crevert a déjà été édité ? Et quid du vôtre ? J’ose espérer que tout le monde comprend bien ce qui s’y passe et que vous m’y avez réservé un rôle de premier plan, digne de mon extraordinaire richesse de caractère…

Crochetrain resta muet quelques secondes, puis il lâcha :
― Les gens heureux n’ont pas d’histoire.
― D’accord, concéda le père Fétiche, mais encore ?
Psychœ lui asséna une bourrade dans les côtes.
― Arrête ton cinéma, souffla-t-elle, raconte au père Fétiche de quoi il retourne…
― Eh bien, je dois encore tenir une conférence, bégaya Crochetrain, sur le processus de Tépapoly électronique, où j’espère vous voir, bien entendu, et…
― Il veut dire qu’il n’a rien expliqué du tout et qu’il va laisser son anti-texte inachevé !

Le père Fétiche blêmit. Un instant, il chancela.
― Volontairement inachevé ?
― Parfaitement inachevé…


Georgie de Saint-Maur

 
Dernier écho, par Philippe Sarr :
Cher Georgie,
Livrer un commentaire (éclairant) sur la « dernière séquence », elle-même censée nous abreuver de rondes explications (le père Fétiche, un père Fétiche qui joue des coudes depuis le début… on pourrait imaginer une « porte », celle du sens, s’ouvrant et se refermant, donnant et reprenant…), est plus qu’une gageure. Se prendre les pieds dans le tapir, se retrouver égaré dans une sorte d’escalier carrollien sans boussole ni GPS, ou comme Crochetrain, bégayant (comme si le « Père Fétiche » n’était qu’un immense et somptueux bégaiement, celui d’un texte librement énigmatique qui, on l’aura compris, ne peut, ou ne veut se donner, ou se livrer, puisqu’il est question de « lecture », que « tel qu’il est » ou « tel qu’il veut être », sans phare !)… Voilà le risque. Un risque que je prends volontiers. À cet égard, la première phrase de la séquence 15 (
La déontologie) est trompeuse. À double titre. (Le rêve « moritzien » !) Un, le soleil inonde le mur (celui qui, tout en même temps, unit et sépare), d’une lumière d’or réconfortante, sans que l’on y voit mieux pour autant. Manquerait-il les ombres, celles sans lesquelles (effet de contraste) il ne saurait y avoir de lumière? Patientons ! Les voici (les ombres) qui apparaissent, à peine masquées par un nuage de poussières, dans l’allée référencée à la cellule KC-22, avec le père Fétiche… Enfin, il régne, nous dit-on, une ambiance paisible (« repos du guerrier », celui de héros fatigués par de longues luttes intestines qu’apaise la lyre apollonienne…), quand Crevert, l’ombre-Crevert, après celle du père Fétiche, vient plomber (cette ambiance) avec la soudaineté de l’éclair. Celui qui embrase tout.
De Crevert, il ne reste alors qu’un vague souvenir. Un souvenir qui sent la sueur et sonne aussi creux qu’un tambourin cloué par une chaleur expresse, celle d’un convoi « officiel », je serais tenté de dire un « con voyeur de fond » !
Mais le Temps n’est que mirage. Un mirage parfois sulfureux traînant derrière lui une écume douloureuse. Celle d’un crépuscule sentant le soufre où seule l’absence de règles prévaut. La rage de vaincre ! À tout prix. Est-il question de « bouquin », de quel étrange « bouquin » peut-il donc bien s’agir ? De « règles », pourquoi est-il soudain question de « déontologie », d’éthique, et de morale ? Parce que, comme le préconisait Aristote (« Éthique à Nicomaque »), le «Bien », la « Vertu », sont des valeurs suprêmes ? Des dispositions « volontairement acquises » (celles d’un « homme réfléchi ») ?
Crochetrain en serait-il donc, alors ? Aurait-il atteint cet objectif valeureux, « fin de toute vie » (avoir un comportement moral sans faille et adapté à n’importe quelle situation) qui fait qu’en bon joueur de Tépapoly électronique qu’il est (la boucle est bouclée, c’est le retour à la source –
Crevert, titre de la première séquence !), il ne peut poursuivre ni encore moins achever la partie, cela parce qu’il sait cette dernière gagnée d’avance ? Mais l’antitexte n’a que faire de nos explications. On nous avait prévenus. À la fois « « écho du sens » et son « tombeau », l’antitexte est nonsense. « Volontairement inachevé. »
Déontologiquement parfait. 
 

 

Commenter cet article

Philippe Sarr 11/06/2013 16:01


Cher Georgie,


Un grand merci pour ces moments de partage, riches et parfois trés animés, qu'auront su susciter Crevert, Crochetrain et consort. "Le père fétiche" va me manquer. S'il a été le "tombeau du sens",
cela n'aura pas été en vain...


A la vôtre!