La pièce de rechange

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Une comédie en trois actes de Sesbois.

Avec, par ordre d’entrée en scène des personnages :
- Prosper Sesbois
- Le 1er concepteur adjoint
- Le 2e concepteur adjoint
- Linda Fricadelle
- Pépé Prosper
- Martin la brouette pliable

Note : Pour une bonne compréhension de la pièce, il est indispensable de préciser que Prosper Sesbois joue non seulement son propre rôle, mais également celui de Pépé Prosper.

*

Acte I

La scène représente l’appartement cossu de Prosper Sesbois. Il tourne comme un ours en cage, en grommelant tout d’abord des paroles incompréhensibles à l’adresse de ses deux conseillers attitrés.

Prosper Sesbois (visiblement fâché) ― Alors ? Et ma nouvelle pièce, hein ? Vous n’avez toujours rien trouvé ? Incapables ! Bande de nuls ! Pourtant on peut dire que je vous paye grassement pour ça, non ?
Les deux concepteurs adjoints (en chœur) ― Grassement… Grassement…
Prosper Sesbois ― Oui, bon. Eh bien, en tout cas, si vous n’avez rien pondu de génial d’ici cinq minutes, quand on vous demandera le barème du RMI, vous saurez répondre, croyez-moi !
Le 2e concepteur adjoint ― Et si on inventait une histoire avec des hommes-oiseaux ?
Prosper Sesbois ― Déjà fait !
Le 1er concepteur adjoint ― Ou alors, une histoire avec des hommes-singes ?
Prosper Sesbois ― Tarzan, ça vous dit quelque chose ?
Le 2e concepteur adjoint ― Un type qui volerait aux riches pour donner aux pauvres ?
Prosper Sesbois ― Comme Robin des Bois, en somme… Oui, vous allez sûrement avoir besoin de ses services !
Le 1er concepteur adjoint ― Un type qui devrait transpercer une pomme placée sur la tête de son fils ?
Prosper Sesbois ― Une pomme pour la soif, oui. J’espère pour vous que vous y avez pensé ? Ça s’appelle Les Aventures de Guillaume Tell.
Le 2e concepteur adjoint ― Hé, attendez ! Une histoire avec un bateau qui coule ? Et un gars qui s’en sort in extremis ?
Prosper Sesbois ― Et qui s’appellerait Robinson, peut-être ?
Le 1er concepteur adjoint ― Oh non, non, non. J’ai trouvé ! C’est aussi une histoire avec un bateau qui coule, mais cette fois, personne ne s’en sort !
Prosper Sesbois ― Oui. Un très gros bateau avec plein de monde dessus, pas vrai ? Un peu comme le Titanic n’est-ce pas ? Non mais je rêve, vous vous foutez de moi, là ?
Le 2e concepteur adjoint ― Heu… Et si on faisait une histoire avec un chien ? Un chien savant qui… qui danserait dans une brouette ?


Acte II, scène 1

La scène représente assez courageusement un vieux théâtre décrépi. Prosper Sesbois, livide — et même un peu cadavérique, on peut le dire — donne des instructions à un groupe d’acteurs. Ce qui ne va pas sans mal. La présence du chien sur la scène les dérange tous. On sent une tension palpable.

Linda Fricadelle ― Hé, zut ! Il ne mord pas au moins ce chien ?
Le 1er concepteur adjoint ― En tout cas, il a l’air complètement idiot.
Le 2e concepteur adjoint ― Oui, bon, toi ça va, hein ? Évidemment, l’idée ne vient pas de toi, alors…
Linda Fricadelle ― Et puis moi j’ai pas confiance, j’ai peur des chiens d’abord.
Le 2e concepteur adjoint ― Hohoho, peur des chiens ? Mais pas d’un chien comme ça, voyons, c’est une crème ce chien-là, je le connais bien, moi !
Prosper Sesbois ― Oui, bon, Linda, plus haut la jupe. On doit voir tes jambes, ma fille !
Linda Fricadelle ― Ouais. Et puis on dirait surtout qu’il lui manque une roue à votre brouette, aussi.
Prosper Sesbois (se tournant vers l’accessoiriste) ― Ah oui, où est la brouette ? En place, la brouette ! Alors Martin, tu dors ou quoi ?


Acte II, scène 2

La scène représente une promenade champêtre. Pépé Prosper, lorgnant le déhanchement sulfureux de Linda, pousse sa brouette par monts et par vaux de façon bravache.

Pépé Prosper (bavant un peu) ― Acré bonsouère, quand ch’te l’disais qu’la brouette renâclait à la besogne, Linda.
Linda Fricadelle ― Allons mon petit Pépé Prosper, faut faire un petit effort. Du nerf, que diable !
Pépé Prosper ― Oh ben tiens, pour sûr que c’est p’us d’mon âge, e’d’rouler comme ça sans roue de d’vant.
Martin la brouette pliable (à part) ― Mmm… Ce vieillard est singulièrement plus dégourdi qu’il n’y paraît.

Entracte.

Acte III, scène 1

La scène représente un petit magasin de province. Il pleut finement et les lilas tremblent sous le vent d’automne. On entend jouer du cornet. Linda vernit ses ongles, Prosper Sesbois est devenu affreusement maigre et paraît nerveux.

Prosper Sesbois ― Bon, alors, Linda, tu t’approches langoureusement du chien et tu lui glisses ta réplique, mais avec sensualité, et bien au creux de l’oreille. Attention, et surtout sois sexy, hein ?
Linda Fricadelle ― Mais enfin Prosper, réfléchis. Ça ne marchera pas, voyons, il n’y comprendra jamais rien ton foutu clébard ! Ça ne sert à rien tout ça ! Il faudrait s’occuper de la brouette d’abord.
Prosper Sesbois (d’un ton un rien méprisant) ― Linda, n’oublie jamais que ce n’est pas un foutu clébard, mais un chien SAVANT ! En plus, il me coûte la peau des fesses. Alors tu fais un effort et tu lui sors le grand jeu.
Le 2e concepteur adjoint ― Vous verrez, je suis sûr qu’il comprendra, vous verrez ! Il comprend tout ce qu’on dit ! Il comprend tout ce bon chien-chien-là ! C’est un bon toutou ça, Madame, oh oui !
Linda Fricadelle ― Oui, ben j’y vais. Mais je la sens pas cette scène, hein Prosper, je la sens pas du tout !


Acte III, scène 2

La scène représente l’intérieur d’un pneu crevé qui gigote de façon ignoble. Juché avec enthousiasme sur une brouette pliante, Prosper Sesbois fait semblant de conduire une diligence rouge de la Wells Fargo.

Prosper Sesbois (en faisant adroitement claquer un fouet imaginaire) ― Allez, hue les canassons ! Nous devons absolument franchir ce maudit canyon avant la tombée de la nuit.
Le 1er concepteur adjoint ― Oui, bon. Alors, patron ? Qu’est-ce qu’on fait finalement pour le chien, on le fait piquer ?
Prosper Sesbois ― Tu ne vois donc pas que je suis en train de conduire, triple imbécile ?
Martin la brouette pliable ― En tout cas, moi j’espère que Linda s’en sortira.
Le 1er concepteur adjoint ― Pauvre gosse, va !

RIDEAU

*

La critique de Jules Cuit

Cette pièce fit longtemps les beaux jours de la critique qui y voyait (nul ne sait pourquoi) une virulente satire des quotas de pêche en mer du Nord.
Malheureusement censurée, dès 1982, par la Société Protectrice des Animaux qui ne supportait pas le traitement infligé au chien, ce dernier fut remplacé, dans les représentations qui suivirent, par Prosper Sesbois lui-même.
Cet auteur, en plus de l’écriture, du choix des éclairages, des décors et de la mise en scène, jouait ainsi trois rôles simultanés dans la même pièce. Quatre même, si l’on compte celui de Linda, incarné au départ par Berthe Planche, mais qu’il interprétera durant toute la période où elle fut hospitalisée — et même longtemps encore après sa démission.
Cette singulière prouesse eut pour résultat de déconcerter complètement les spectateurs qui cessèrent immédiatement de fréquenter le théâtre et résilièrent en masse leur abonnement.
Le parcours assez chaotique de Prosper Sesbois l’amènera finalement à écrire une seule et dernière pièce, son chef-d’œuvre, avant de terminer sa carrière à l’asile de Charenton.

*

Et vous, que pensez-vous de cette pièce ?


Le chien et la brouette n’y sont-ils pas sous-utilisés ?
Le talent de Prosper Sesbois a-t-il été reconnu à sa juste valeur ?
Et que vous inspire la censure ayant frappé cette œuvre ?

Nous attendons vos opinions tranchées en commentaires !

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Jérôme Pitriol 06/01/2017 00:02

Je partage l'opinion de la critique éminente (une fois n'est pas coutume) : cette "Pièce de rechange" n'atteint pas les sommets de l'intense "Sergent Mumble". Mais tout de même : quelle créativité, quelle imagination, quelle brouette ! Quel mépris flamboyant de son image de marque, aussi, de la part de Sesbois ! Se mettre ainsi en scène, dans son propre rôle, en auteur dramatique imposteur, menaçant et méprisant de façon insupportable ses nègres, montrés comme largement incompétents, et éclairant par là sa propre insignifiance, abyssale... Et puis enfin quelle poésie, dans cette petite pièce déjantée où tout part en roue libre : " Il pleut finement et les lilas tremblent sous le vent d'automne". C'est bien ce genre de didascalie, qui nous manque dans le théâtre actuel. Voilà la patte d'un maître, pas celle d'un chien, celle d'un amoureux des mots qui se moque sur le papier de ce qui pourra bien advenir de son œuvre une fois platement transposée en spectacle vivant. Cela me rappelle vaguement quelqu'un, mais qui, alors ça...?

Georgie de Saint-Maur 06/01/2017 15:51

Eh oui, Jérôme, les lilas tremblent comme les mains masturbatrices de pépé Prosper. Que lui reste-t-il face au déhanchement de Linda ? Une excuse ? La roue de devant "manquante" ? Linda qui, cruelle maîtresse sadomasochiste lui crie : "du nerf" ! Du nerf de bœuf pépé Prosper en a trinqué bien des fois, nous semble-t-il. Il est là bas comme un vieux de la vieille, cherchant des arguments pour séduire une femme de 20 ans plus jeune que lui. Un pervers pépère de derrière les fagots (comme la diligence).

Baron Psitite 05/01/2017 17:08

La scène finale de cette « Pièce de rechange » symbolise au mieux l’entreprise théâtrale, aussi folle que désespérée, de Sesbois. Etait-ce un aveu inconscient de l’auteur, ou quelque prémonition funeste de ce dernier face à cette œuvre au bout du compte maudite ?
Voyons le cadre de cette scène. Tout d’abord, quoi de plus pathétique qu’un pneu crevé ? Vidé de son souffle, il ne tourne plus rond et risque de déjanter, comme le fera d’ailleurs notre malheureux dramaturge. Le canyon et son vide représentent ici la future désertion du public ; la nuit fondant sur les personnages symbolisant quant à elle cette course folle et vouée à l’échec.
Sesbois, en voulant tout diligenter, mène sa diligence vers les Sentiers de la perdition, qui le conduiront sur le Boulevard du crépuscule avant qu’il ne s’envole au-dessus d’un nid de coucou. Finalement, à force de vouloir être au four et au moulin, l’on se retrouve « charrette » et « en chien », comme le dit si bien la jeunesse actuelle…
Maudite jusqu’au bout, et même au-delà, « La pièce de rechange » fut le fruit de nombreuses tentatives de nouvelles adaptations. Las, toutes capotèrent, à l’instar du grand « Don Quichotte », qui fit se casser les dents à chaque réalisateur ayant voulu adapter cet autre chef-d’œuvre au cinéma.
Tout comme la couleur verte est proscrite au théâtre, « La pièce de rechange » fit en quelque sorte jurisprudence, et plus jamais on ne verra de chien danser dans une brouette. Quel dommage, l’idée était si belle, si racée, me permettrais-je même d’ajouter.

A noter : Je me rendis à la dernière représentation de cette pièce maudite. Prosper Sesbois, avec un zèle frisant déjà la folie, se tenait derrière le guichet du théâtre, arborant des oreilles factices de cocker, faisant rentrer les maigres recettes dans sa caisse à l’aide de deux maniques faisant figure de pattes. Dans sa cabine, et ainsi accoutré, l’on eut dit qu’il se trouvait dans une niche, augurant de sa future chambre capitonnée, triste tableau rappelant les œuvres d’un certain Cassius Marcellus Coolidge…

Georgie de Saint-Maur 09/01/2017 16:35

Oui Benoît, votre commentaire est particulièrement pertinent.
Prosper Sesbois donnait déjà tous les signes avant-coureurs d'une démence précoce.
Merci et bravo.

Philippe Sarr 05/01/2017 15:57

Qu’est-ce qu’une pièce de rechange ? une pièce destinée à en remplacer une autre, une qui aurait failli, par exemple : ici, il s’agit d’un coucou de théâtre qui, mystérieusement, n’est pas là où il aurait du, et qui est remplacé par un autre, par une « nouvelle pièce » : un chien savant qui danserait dans une brouette !


Elargissons.


Pour autant, il aurait pu s’agir d’un tout autre type de brouette : d’un restaurant (bruxellois sis sur la Grand-Place et réputé très chaleureux)… de brouette thaïlandaise (dite enflammée, mais à ne pas confondre avec la chaise magique, autre élément de « décor » potentiel dont le dépassement de fonction procure également d’infinies – plaisirs - extases). Transition toute trouvée : de ce poème en prose d’Edmond de Rostand (« La brouette », poème où l’on découvre Jésus levant les yeux sur une vieille femme se tenant devant une énorme brouette au milieu d’un sentier…).


Pour en revenir à la brouette qui nous occupe, celle-ci, sans grincer des roues ni des dents, débarque grâce à l’imagination féconde et magistrale d’un concepteur (adjoint de Prosper Sesbois, sorte de nabab soupe-au-lait). L’effet est immédiat : nous voilà transportés dans un subtil va-et-vient bien loin des lieux communs et des sentiers battus. Bien sûr, il y a le chien – un chien andalou ? - . Mais c’est le deux roues qui captive et attire notre attention tout en l’altérant, la guide même : le chien ne « mord » pas, la brouette laisse une double empreinte, une double morsure.


La brouette réclame certains efforts (de lecture pour en goûter l’extrême mobilité), du nerf, beaucoup d’adresse et un minimum de sensualité : car il faut que ça glisse, si l’on veut en tirer le meilleur parti.

Et donc éviter l’embourbement!

Georgie de Saint-Maur 06/01/2017 15:41

Cher Philippe,
il est vrai que la brouette joue un rôle important (si ce n'est primordial) dans "La Pièce de rechange". Comme vous l'avez si bien fait remarquer, une pièce de rechange est une pièce qui remplace une pièce cassée ou absente. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de la roue de la brouette. Comme quoi la roue tourne, aussi vite que l'aliénation de Sesbois. Merci de vous pencher dès lors sur le plus important "Et pourtant elle tourne" et de nous éclairer sur la nature de la pièce remplacée.