Pitre Paon

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Comédie en deux actes des frères Pulsif.
Avec, par ordre d’entrée en scène des personnages :
- le capitaine Clochet
- Monsieur Moche
- l’équipage

*

Acte I

Le capitaine Clochet — Je ne souffre plus ce bouffon !
Monsieur Moche — Calmez-vous, capitaine. L’équipage finira bien par s’en lasser…
Le capitaine Clochet — Vous croyez, monsieur Moche ?
Monsieur Moche — Mais oui, capitaine.
Le capitaine Clochet — J’enrage de voir à quel point les autres vont vers lui et lui font fête…
Monsieur Moche — Mais votre tour viendra aussi, capitaine…
Le capitaine Clochet — Vous croyez, monsieur Moche ?
Monsieur Moche — Mais oui, capitaine. Rappelez-vous le silence admiratif d’avant-hier, quand vous avez crié : « Qu’on le pende à la grande vergue ! »
Le capitaine Clochet — Ah oui, c’est vrai…
Monsieur Moche — Vous voyez bien, capitaine.
Le capitaine Clochet — Mais ils ne m’ont pas obéi, monsieur Moche.
Monsieur Moche — Je vous demande pardon ?
Le capitaine Clochet — Ils ne m’ont pas obéi. Alors qu’ils plébiscitent la moindre sottise de ce Pitre Paon !
Monsieur Moche — Ils vous respectent, capitaine.
Le capitaine Clochet — Ils ne m’apprécient guère.
Monsieur Moche — Notez que Pitre Paon connaît les noms et prénoms de chacun de nos hommes.
Le capitaine Clochet (mécontent) — C’est vrai ?
Monsieur Moche — Oui, cela sert parfois d’avoir de la mémoire.
Le capitaine Clochet (de mauvaise foi) — Mais moi aussi je les connais !
Monsieur Moche — Vraiment, capitaine ? Je ne le savais pas.
Le capitaine Clochet (mentant) — Mais si !
Monsieur Moche — En tout cas, Pitre Paon connaît chacune de leurs passions et chacun de leurs passe-temps.
Le capitaine Clochet (mécontent) — Vraiment ?
Monsieur Moche — Il peut leur en parler pendant des heures.
Le capitaine Clochet — Ah ?
Monsieur Moche — L’équipage adore ça.
Le capitaine Clochet — Flûte !
Monsieur Moche — En plus, il est imbattable pour ce qui est de raconter des blagues.
Le capitaine Clochet — Comme moi !
Monsieur Moche — Vraiment, capitaine ? Mais je ne vous ai jamais entendu raconter la moindre…
Le capitaine Clochet (l’interrompant) — Qu’est-ce qui est brun et rouge et qui tourne ?
Monsieur Moche — Heu… je ne sais pas, capitaine.
Le capitaine Clochet — Un singe dans un mixeur.
Monsieur Moche — Heu… Ha..haa. Bravo, capitaine !
Le capitaine Clochet — C’est une bonne blague, n’est-ce pas monsieur Moche ?
Monsieur Moche — Charmante, capitaine.
Le capitaine Clochet — C’est la seule que je connaisse d’ailleurs.
Monsieur Moche — La seule ? Ah bon.
Le capitaine Clochet — Mais elle est excellente, n’est-il pas vrai ?
Monsieur Moche — Oh si, capitaine ! Mais je veux dire que… enfin… somme toute, une seule blague à raconter à nos hommes, ça me paraît…
Monsieur Moche — J’invente des blagues comme je veux, monsieur Moche.
Monsieur Moche — Vraiment, capitaine ?
Le capitaine Clochet — Oui. Par exemple, racontez-moi une blague. N’importe laquelle…
Monsieur Moche — Eh bien, celle que Pitre Paon nous a racontée hier peut-être ?
Le capitaine Clochet — Si vous voulez.
Monsieur Moche — Qu’est-ce qui est tout mou et qui fait des bulles ?
Le capitaine Clochet — Et c’est ?
Monsieur Moche — Le sexe du pape.
Le capitaine Clochet — Parfait !
Monsieur Moche — Elle vous plaît, capitaine ?
Le capitaine Clochet — Rassemblez tout de suite nos hommes, monsieur Moche, je vais leur raconter une blague moi aussi.
Monsieur Moche — Vraiment, capitaine ? Mais…
Le capitaine Clochet (hurlant) — RASSEMBLEZ L’ÉQUIPAGE, MOCHE !
Monsieur Moche — Oui, capitaine.

Acte II

L’équipage au grand complet est réuni sur le pont.

Le capitaine Clochet — Messieurs, je vous ai fait mander parce que je vais vous raconter une blague.
L’équipage — Bravo ! Vive le capitaine !
Le capitaine Clochet — Voilà : qu’est-ce qui est brun et rouge et qui fait des bulles ?

Silence.

Le capitaine Clochet — Le sexe du pape dans un mixeur !

Long silence.

Un des hommes — Capitaine ?
Le capitaine Clochet — Oui ?
Un des hommes — On peut s’en aller maintenant ?
Le capitaine Clochet — Mais oui, allez-vous-en, messieurs ! Retournez à vos vies besogneuses de vermisseaux putrides…

L’équipage se disperse.

Le capitaine Clochet — Je ne souffre plus ce bouffon !

RIDEAU

*

La critique de Jules Cuit

Belle plongée dans l’univers de J. M. Barrie et des jardins de Kensington avec cette comédie d’Alain & André Pulsif. Le capitaine Clochet et son désir d’amour sont touchants. Monsieur Moche reste bien l’imbécile de service.

*

Et vous, que pensez-vous de cette pièce ?

A-t-elle mérité son titre de « comédie la plus drôle du monde » en 2002 ?
Que dire de la récente performance de Delphine Talaron en Monsieur Moche ?
Avez-vous également de bonnes blagues à nous raconter ?

Nous attendons vos opinions tranchées en commentaires !

 

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Jérôme Pitriol 11/06/2016 22:30

Je souhaiterais remercier Georgie pour tous ces textes qu'il a exhumés pour nous, et qui nous montrent un travail littéraire foisonnant, exubérant, aux antipodes de la littérature de masse qui nous cloue au sol depuis si longtemps. C'est le même esprit qui anime son nouveau livre, Curiœusités, où l'on découvre, ébahis, une bonne quinzaine d'auteurs fondamentaux et des dizaines d'œuvres à rêver. On n'a pas oublié non plus Métapoly, qui ose interroger l'inquestionnable : n'a-t-on besoin que de narration pour lire un livre ? a-t-on tant besoin de narration pour lire un livre ? Bref, Georgie a un problème avec la littérature qu'on trouve dans les livres qu'on trouve dans les magasins, et c'est tant mieux pour nous.
Cette rubrique a été un vrai bonheur depuis février, alors grand merci à Georgie et à Franck pour l'animation.

Olisbos 11/06/2016 15:19

Obamo: " - Qu'est ce qui est brun et rouge et qui tourne en boucle?

Sénateur Mac Coin-coin: - Aucune idée, votre excellence...

Obamo: - Zêtes certain que vous n'en avez aucune... Allons Zigfried, faîtes un petit effort... C'est mon dernier mois...

Sénateur Mac Coin-coin: - Non vraiment, votre excellence... je ne vois pas...

Obamo: - ... La propagande de Vladimir Bottine... hein?... Pas mal hein!... Hein,?! (il est hilare et il se tape les cuisses)

Sénateur Mac Coin-coin: C'est vrai que vous êtes encore plus drôle que le général Dwight D. Eraserhead en son temps..."

Rideau

Petite saynette , on attend encore les commentaires de John Cuit, histoire de te remercier pour toutes ces petites pépites théâtrales, savoureuses et légèrement mentholées, débouchant nos neurones encombrés telles les valdas nos gorges pour nous amener sans bruit vers ces adorables petits plaisirs lumineux.

Comme toujours avec les frères Pulsif, la matière traîtée ayant un caractère d'Universalité, on peut évidemment la prendre par tous les "bouts de la lorgnette" qu'on choisira.

Par exemple si on se place à un niveau éthologique (étude du comportement animal), on peut déceler en Clochet, vieux capitaine à la dérive en déficit d'autorité, le regimbement du fauve blessé (dans son amour propre) abandonné par les siens qui s'en détournent au profit d'un mâle plus jeune, au zénith de sa prestance (Pitre Paon en l'occurence).

Au niveau philologique ou artistique, nous pourrions y voir la magistrale illustration de la querelle des modernes et des anciens etc.

Clochet est d'autan plus touchant que sa quête de résister à la durée envers et contre tout est pathétique. Car perdue d'avance.

Un peu à la façon de ses édiles ou énarques impossibles à mettre à la retraite. Si Clochet reste de manière imputrescible accroché à sa frégate, eux le sont à leurs innombrables mandats cumulés.

En outre, la chute de la blague est géniale puisqu'elle tombe à plat pour mieux se perdre dans les jardins de Kensigton.

Il fallait effectivement oser! Bravo!

Baron Psitite 10/06/2016 14:56

Y aurait-il derrière cette pièce des frères Pulsif plus qu’une simple comédie maritime où la blague est reine ? Quelque critique du monde politique ainsi que les portraits sous-jacents et antinomiques des deux auteurs ? Des comptes tacites se règlent-ils à bord de cette « Saucière des mers » ? Tout semble l’indiquer.
Ainsi, André Pulsif, connu pour son tempérament peu joyeux, voire sinistre, ressemble étrangement à Clochet, cependant qu’Alain, son frère cadet, volubile et volontiers noceur, rappelle aussi étrangement l’ombre espiègle d’un Pitre Paon voletant au-dessus du navire. Les deux auteurs avaient d’ailleurs l’impression de se faire mutuellement de l’ombre. Avec d’un côté l’hypermnésie et le caractère badin d’Alain, que jalousait André, et de l’autre une rigueur et une froide capacité d’analyse d’André que ne possédait pas son cadet.
Ce dualisme fraternel, où yin et yang s’entrechoquent au gré des flots et des humeurs, nous livre ainsi un magnifique combat à distance, se réglant à la fois sur scène et sur une mer de papier blanc, tout en démontrant que les opposés peuvent parfaitement enclencher une dynamique artistique. Dynamique qui s’étend ici au domaine politique. Car, ce me semble, « Pitre Paon » décrit une lutte entre deux hommes cherchant à séduire un électorat amateur de blagues viriles et de violence (la grande vergue rappelant en l'occurence un fameux « croc de boucher » évoqué dans une certaine affaire Clearstream).
J’ai toujours pensé que les hommes politiques étaient soit des sortes d’adolescents attardés, égocentrés, mémorisant bien des détails, mais en vérité peu au fait de la réalité et vivant dans leur pays imaginaire (ici, Pitre Paon), soit des vieux reptiles au cuir tanné prêts à toutes les turpitudes et autres atrocités (ici, Clochet). Mais que font ces deux hommes à part parler et tenter de brosser les marins dans le sens du poil à coups de blagues ? Pas grand-chose à vrai dire, hormis régler leurs comptes par l’intermédiaire d’un servile Monsieur Moche incarné par la Belle Mademoiselle Talaron. Les paroles sont fortes, et pleines de fines promesses ; les actes, quant à eux, restent inexistants. Et le navire, comme la pièce, semble tourner en boucle, la représentation commençant et s’achevant par la même récrimination clocheteuse : « Je ne souffre plus ce bouffon ! » Cette boucle finira-t-elle par se défaire ? C’est fort probable. Pour exemple, dans « Film Socialisme », Jean-Luc Godard met en scène un navire de croisière pour représenter notre société actuelle, celle de la consommation et des loisirs. Et le navire utilisé dans ce long-métrage n’était autre que le Costa Concordia, dont on connaît la sinistre fin…
Alors, chronique d’un naufrage annoncé ou prémices d’une révolte à bord dans cet étonnant « Pitre Paon » ? J’ai bien l’impression que seul l’avenir nous le dira, et nous fera vivre une nouvelle « Saison d’enfer ». Quant à savoir le sens de ce « d’enfer », cela reste une autre histoire…

Georgie de Saint-Maur 11/06/2016 05:40

L’oncle Sam et l’oncle Tom, les frères ennemis de Charles Torquet, battent donc la mesure ?
Vous avez eu durant cette expérience littéraire une clairvoyance qui fait mouche.
Les pitreries de « Pitre Paon » ne nous feront pas souvent rire (nous ne les connaissons pas), mais l’humiliation du capitaine Clochet excite nos zygomatiques. Les frères Pulsif n’en sont pas à leur coup d’essai, nous le verrons, mais ici ils posent un coup de maîtres.
Vous avez beaucoup étoffé, par vos analyses et vos témoignages, toutes ces pièces de théâtre exhumées de l’oubli. Vous avez dépoussiéré à maintes reprises, leur caractère un peu ampoulé. Vous nous les avez rendues modernes et compréhensibles.
Laissez-moi vous en remercier et vous en féliciter.

Philippe Sarr 09/06/2016 13:14

Cher Georgie,

Quel feu d’artifice ! Quel art de la « mise en boîte » ! A tel point que l’on se piquerait presque d'imaginer une suite à ce « Pitre Paon », suite dans laquelle notre imbitable capitaine Clochet, ayant perdu de son « autorité » et de son influence et poussé par sa stupide mégalomanie, ferait régner sur son équipage une terreur absolue, et donc, de ce fait, créerait les conditions favorables à l’émergence d’un conflit redoutable et sanglant…
Puis se poser cette question essentielle : combien de mutineries ont-elles réellement éclaté dans d’analogues circonstances ? Combien de capitaine Clochet ont écumé mers et océans, avec à leurs côtés un Pitre Paon, un bouffon royal à même de vriller les nerfs du plus coincé d’entre eux ? Les frères Pulsif nous livrent à travers cette pièce à charge une critique éloquente et moqueuse du Pouvoir et de ceux qui l’incarnent (jusqu’à l’obsession), une satire savoureuse qui fonctionne merveilleusement bien grâce à une mise en miroir succulente du capitaine Clochet et de son alter ego Pitre Paon : le premier nommé ne disposant que du Pouvoir et de ses piètres attributs (respect, etc.), quand le second, nous rapporte-t-on, captive, fait la roue (ce que suggère son nom), séduit son auditoire, comble chez lui son besoin de reconnaissance, peut nommer chacune de ses individualités, raconte à ces dernières d’irrésistibles blagues ! L’un a besoin d’amour, l’autre n’a de cesse d’en donner. Ainsi, chacun d'eux récolte à sa manière ce qu’il n’a jamais cessé de semer : respect ou estime, selon la nature profonde de ce qu’il a pu investir. Monsieur Moche le sait, fait preuve pour son capitaine, à l’instar d’un valet de chambre, et en soufflant le chaud et le froid, tantôt d’une patience infinie à même de réguler autant que faire se peut l’humeur sombre et quelque peu vagabonde du maître tyrannique, tantôt le ridiculise par ses propos. Reste que l’on ne voit ni entend Pitre Paon. Volonté des frères Pulsif de nous le rendre sympathiquement mystérieux ? Physiquement absent, son esprit règne comme jamais…

Georgie de Saint-Maur 09/06/2016 14:59

Cher Philippe, il est difficile de vous la bailler belle. Bien sûr, vous avez mis tout de suite le doigt sur la mutinerie. Tous les officiers étaient sur leurs gardes depuis la « mutinerie de Spithead » en 1797. Clochet n’échappe pas à la règle et redouble de discipline. L’esprit de loisir et de cabotinage qui a contaminé son équipage de forbans l’inquiète au plus haut point. Bien que physiquement absent, le rôle de Monsieur Moche, brillamment interprété par Delphine Talaron, nous met tout de suite la puce à l’oreille : les frères Pulsif veulent nous emmener dans le travestissement. Travestissement de la vérité ; travestissement des coutumes des frères de la côte ; travestissement des plaisanteries…
Merci de votre précieuse collaboration, elle enrichit ce recueil.

Jérôme Pitriol 08/06/2016 22:01

Diantre ! On a à peine fait le tour du "Trou du duc", que déjà cette formidable rubrique nous offre un nouveau morceau de choix, moins profond peut-être, mais aussi, sans aucun doute, bien mieux léché. Gloire aux frères Pulsif. Dieu que ces deux-là avaient le sens du dialogue. Le dialogue entre le capitaine et Moche est une merveille d'humour en même temps qu'une étude de caractères digne des plus grands dramaturges. Le rythme des répliques, leur enchaînement, tout concourt à un théâtre de premier ordre. Et même lorsque les personnages voudraient nous infliger les pires blagues qui soient, les conditions de leur énoncé nous les rendent irrésistibles. Avec un tel talent, les deux Pulsif pourraient se permettre de nous débarquer le Pitre Paon sur scène, ou de nous faire le coup de la paonne, ou que sais-je encore. Un grand merci pour ce merveilleux théâtre.

Georgie de Saint-Maur 09/06/2016 05:09

Cher Jérôme, les auteurs se suivent et ne se ressemblent pas. Pitre Paon est un beau cas d’école. La muse des frères Pulsif était probablement la fée Crochette ; tant on « voit » les personnages dialoguer sous nos yeux. L’équipage de pirates amateurs de blagues (sic), la grande vergue où l’on doit pendre Pitre ¨Paon comme un jambon de Bayonne, le bateau qui vire de gauche à droite et de droite à gauche comme les élections. Tout cela dresse pour nous le panorama du pays imaginaire où règne la raison qui revient à elle-même. Merci d’avoir participé à cette aventure. Ce recueil s’en retrouve étoffé par vos beaux commentaires. Souvent le premier à en fournir, d’ailleurs. Je vous dis merci et bravo.